15 octobre 2026 4 15 /10 /octobre /2026 17:18

   

     C'était une forêt sacrée qui avait vieilli sans subir d'outrage, enfermant un air ténébreux et une ombre froide sous la voûte de ses rameaux impénétrables aux feux du soleil. Ni les Pans champêtres, ni les Sylvains, ni les Nymphes, qui règnent dans les bois, n'y font leur séjour : on y révère le dieu par un culte barbare, les victimes couvrent ses terribles autels, et l'expiation a marqué tous les arbres d'une couche de sang humain. À en croire la pieuse crédulité des ancêtres, l'oiseau craint de se poser sur ses branches, la bête fauve n'ose se coucher dans ses antres. Jamais l'aquilon, jamais la foudre tombant des sombres nuages, n'a fondu sur cette forêt. Quoique le souffle de l'air n'alimente pas leur feuillage, les arbres ont en eux une vie mystérieuse. Par tout découle une onde noire. Les mornes effigies des dieux sont des ébauches sans art, des troncs informes et grossiers : la mousse qui couvre ces idoles livides et pourries inspire déjà seule l' épouvante. On craint moins la divinité sous des formes connues et consacrées tant l'ignorance augmente l'effroi que les dieux nous inspirent ! Souvent telle était la fable du vulgaire, la terre ébranlée gémit dans ses cavernes profondes ; les ifs se courbent et se relèvent soudain ; la forêt sans brûler s'illumine des flammes de l'incendie, et les dragons embrassent les vieux chênes de leurs tortueux replis. Mais les peuples n'approchent pas de ces autels, ils les ont abandonnés aux dieux. Et quand Phébus est au milieu de sa course, quand les ombres de la nuit occupent le ciel, le prêtre lui même pâlit auprès du sanctuaire et craint de surprendre le maître de ces demeures.

   César ordonne que cette forêt tombe sous la hache : car, voisine de ses travaux et respectée dans la guerre précédente, elle domine de sa crête touffue les monts dépouillés d'alentour. Cependant les mains tremblent aux plus braves ; consternés par la formidable majesté du lieu, ils craignent qu' en frappant ces troncs sacrés, le fer ne revienne sur leurs têtes. César voit ses cohortes enchaînées par la terreur et saisissant le premier une hache, la balance sans hésiter et l'enfonce dans un chêne qui touchait aux nues. Le fer plonge dans l'arbre profané. " Maintenant dit-il, n'attendez plus, abattez cette forêt : je prends sur moi le crime." Et toute l'armée obéit à ses ordres, non pas qu'elle soit délivrée de ses terreurs ; mais elle a pesé la colère des dieux et la colère de César. 

 

 

Lucain

Pharsale, chant III, vers 399 et suivants

 

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Bonne lecture !

Sylvie Gaté