28 mars 2021 7 28 /03 /mars /2021 11:42

 

 

 

28 mars 

 

                              

L'arbre,

pétrifié dans son désir

lent

d'attraper le ciel.

 

 

Gilles Fortier

Demain l'estran

 

 

 

 

 

Maurice Pasternak

graphite sur papier 

www.mauricepasternak.be

 

 

 

 

 

 

 

25 mars    Elle donne rendez-vous aux arbres...

 

   

   Elle donne rendez-vous aux arbres, quand les feuilles se dérobent aux désirs de la saison. Les géants de bois se dévêtissent doucement et répandent dans les airs une pluie sauvage et colorée. Elle aime se mouvoir à l'intérieur de ce miracle. Ses pieds effleurent le sol, elle flâne dans l'air et son corps balance. L'amour, parfois, chavire sur des pointes exquises. Les arbres délivrent à la terre le secret des feuilles, ça pourrait être un poème aussi, étrangement panaché de mort et de lendemain, un spectacle d'ombres et de lumières. Les pauvres carcasses brunes jonchent les allées sauvages, immobiles, la silhouette amaigrie par des rêves de pluie. Elle effleure le bois transi et en caresse innocemment la dépouille avec des doigts experts. Comment pourrait-elle leur dire les mots ? L'apaisement, c'est aussi des gestes. Elle virevolte, dernière merveille visible qu'elle offre dans le secret d'une après midi. Une danse d'espoir, une légère grâce avant que les ossatures végétales ne succombent. Si la mort est si délicate, elle choisira l'automne.

 

 

 

 

Jonathan Picard

La Variation des voix

Publibook, 2010

 

 

 

 

 

 

 

24 mars    Élégie aux grands arbres du Morvan

 

 

 

Grands arbres, plaignez les soupirs d'un  malheureux par ses désirs.

Je la voudrais ici, grands chênes, vous écoutant près de mon cœur.

Dans la nuit noire de ma peine, l'obscure nuit de mes douleurs,

chênes, les vents tirent de vous des chants si plaintifs et si doux

qu'ils m'enchantent et bouleversent. Arbres, vos cœurs inhumains percent

mon cœur, ce cœur tout rempli d'elle, qui près de lui voudrait sa belle...

Grands arbres, plaignez les soupirs d'un malheureux par ses désirs.

 

 

 

Paul Fort

Ballades françaises

Flammarion, 1982

 

 

 

 

 

 

 

 

20 mars    L'arbre

 

 

Entre les racines d'ombre

Et la chevelure d'air

Tête en terre terre au ciel

À mi-corps

Apparent et caché

Un nœud

Où tournent enlacés

Le désir que tu as de moi

Et mon désir d'aimer

 

Je t'ai aimé arbre qui me ressemble

Toi qui refusas la cime

Pour mieux étendre

Tes bras d'asile

Où viennent se reposer

Les colombes et les cygnes—

Toi qui t'inclines

Vers moi qui suis venu

Aimanté par ton ombre

Parce que j'ai reconnu

Tes fibres où monte

L'eau embrasée de la sève divine

 

 

 

 

Ephraïm

l'offrande du cœur 

Éditions Saint François de Sales, 1982

 

Photo : Château d'Allivet

 

 

 

 

 

 

 

 

18 mars    Rupture

 

 

Ayant perdu la tête, grand-mère, un beau jour,

quitta notre logis pour aller s'endormir

dans l'arbre : elle y devint le fruit

d'un rameau dénudé, puis un oiseau,

puis la lune, elle se mit à chanter

une chanson d'enfant.

 

Ils finirent par l'emmener,

mais elle ne cessa de chanter ses désirs,

le temps de ses désirs, la violence

de ses désirs.

 

Avec sa ramure octogénaire,

sa sève servile et stérile,

son feuillage dépenaillé,

face aux quatre coins du monde, aux

quatre coins du monde, grand-mère,

 

face au silence.

 

 

 

 

Vahan Andréassian

La Poésie arménienne du Vè siècle à nos jours

Anthologie sous la direction de Vahé Godel

La Différence, 2006

 

 

 

 

 

 

 

 

17 mars    Les arbres

 

 

 

Dans l’azur de l’avril et dans l’air de l’automne,
Les arbres ont un charme inquiet et mouvant.
Le peuplier se ploie et se tord sous le vent,
Pareil aux corps de femme où le désir frissonne.

Sa grâce a des langueurs de chair qui s’abandonne ;
Son feuillage murmure et frémit en rêvant,
Et s’incline, amoureux des roses du Levant…
Le tremble porte au front une pâle couronne.


Vêtu de clair de lune et de reflets d’argent,
Le bouleau virginal à l’ivoire changeant
Projette avec pudeur ses blancheurs incertaines.

Les tilleuls ont l’odeur des âpres cheveux bruns,
Et des acacias aux verdures lointaines
Tombe divinement la neige des parfums.

 

 

 

 

Renée Vivien

Cendres et poussière

Alphonse Lemerre éditeur,1902

 

 

 

 

 

 

 

 

16 mars    Les arbres

 

 

 

Ô vous qui, dans la paix et la grâce fleuris,

Animez et les champs et vos forêts natales,

Enfants silencieux des races végétales,

Beaux arbres, de rosée et de soleil nourris,

 

La Volupté par qui toute race animée

Est conçue et se dresse à la clarté du jour,

La mère aux flancs divins de qui sortit l'amour,

Exhale aussi sur vous son haleine embaumée.

 

Fils des fleurs, vous naissez comme nous du Désir,

Et le Désir, aux jours sacrés des fleurs écloses,

Sait rassembler votre âme éparse dans les choses,

Votre âme qui se cherche et ne se peut saisir.

 

Et, tout enveloppés dans la sourde matière

Au limon paternel retenus par les pieds,

Vers la vie aspirant, vous la multipliez,

Sans achever de naître en votre vie entière.

 

 

 

Anatole France

Les poèmes dorés

1873

 

 

 

Les arbres

Guillaume Bodinier

Dessin

Musée des beaux arts, Angers

 

 

 

 

 

 

 

15 mars    Destinée végétale

 

Près du songe, la pierre du toit,
la poussée,
le cri, la vocifération et les feuilles
qui palpitent,
milliers de soupirs jetés en pâture
au ciel,
peu à peu je deviens, je monte,
je m'agrippe.

 

Un bras et un coude, ma branche
ne casse pas,
cristal de l’incertitude, elle se plaît
à l’angle,
depuis la terre, elle élance son dessin,
une sève
exubérante, l’eau lourde qui m’irrigue,
je tourne
et reviens, je suis droit, je ponctue
la distance.

 

Frêle bâtonnet dit arbre, dit homme,
voisin de la caillasse,
je bois en terre, je suis feuillage,
je me rêve
déjà ombrelle, grande courbure, parasol,
je marche
sur la vague immobile de l’être,
un grand silence,
une parure, un excès de mots
ou de feuilles.

 

Je redescends, qui s’exalte, c’est un vent,
une caresse,
je vais contre, j’enlace, je désespère,
têtu,
fier de l’écorce qui craque, du sourire
qui pointe,
je ne vois pas plus loin que ma branche,
craignant
le feu qui cajole ou la saison qui dépeuple.

 

Un parfum ou la criée du songe,
je frissonne
encore, je vais loin dans ma marche
imperceptible,
me perdant vers le haut, m’inventant
à mesure
un ciel, j’abandonne les tentations vaines,
je tisonne
mon ardeur, une frénésie de verdure
et la souplesse
des branches sveltes qui se couchent
non sans tendresse.

 

Un dernier bien, seul arbre parmi mille,
l’immense
d’une course, la mêlée, la bataille, la foule,
mes racines
sont silencieuses, elles me remémorent
mes luttes,
mes élans et le désir du partage :
feuilles,
sève, chorégraphie du mouvement,
je tangue
sur la terre, au ras du ciel,
je m’époumone
en frondaison et en eau, mon rêve se perd
dans le sol,
il remonte haut, il s’embrase
avec le vent.

 

Je vais, je ne me retiens pas,
je nais
de terre, le ciel est à portée,
je mêle
le noir et le bleu, j’avoue la jonchée
et le murmure,
je persiste et sans cesse deviens.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

14 mars    Malgré tout

 

 

Le désir de vivre cherche son incarnation,

qui est un arbre en automne, seulement

un arbre et ses feuilles qui roussissent

et déjà s’envolent sous les nuages,

rejoignent la terre humide, seulement

un arbre et l'éternel corbeau

—  tu as vu d'autres arbres, tu as connu

d'autres âges de la vie et au matin

il n'y a plus qu'un témoin, un peuplier

malade de l'automne et qui ne sera plus

bientôt qu'un compagnon de fer sous le ciel

où le désir de vivre frémit,

sans chemin, obscur à lui-même.

 

 

 

 

Paul de Roux

Entrevoir

suivi de Le Front contre la vitre

et de La halte obscure

Gallimard, 2014

 

 

 

 

 

 

 

13 mars    Le Figuier et moi

 

 

Me voici près de toi. L'humilité

du pèlerin m'accompagne.

Tu m'as tout dévoilé : le temps

la douceur de l'air,

la naissance du jour.

 

Tu m'as appris le secret de l'ombre,

la profondeur des violets

et l'usage réservé du soleil.

Ta puissance qui fait demeure sous

l'écorce lisse au désir de tendresse.

 

Qui d'autre entendrait la sève battre

sous l'écorce pâle de l'aube ?

Qui d'autre recevrait le message clair

où vibre la fragrance de midi.

 

Je partirai pourtant. Je grandirai sur les chemins

du monde. D'autres feuillages brilleront

vêtus de fleurs plus vives. J'écouterai

d'autres murmures.

 

Je reviendrai toujours. Résurgence

est le nom de la prochaine eau vive.

Après le monde parcouru, je te retrouverai

sur mes routes de vent et mes retours.

 

 

 

 

 

Maurice Lestieux

Poésie sur Seine

Revue d'actualité poétique

n°84, novembre 2013

 

 

 

 

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Sylvie Gaté