14 août 2014 4 14 /08 /août /2014 07:02

 

 

                                        

                                                 pour S.A. Klytchkov

J'aime cette forêt belle

Où le chêne-atout, l'érable

Poivré de rouge se mêlent

Aux pins, hérissons bleu noir.

 

Là-bas les voix de pistache

Sont muettes dans le lait,

Et pour peu que tu les casses,

La langue est sans vérité.

 

Là-bas vit un petit peuple

Paré de bonnets de glands,

Et dans sa roue d'écureuil

Fait tourner un œil sanglant.

 

Là, pis d'oiseau, aigre oseille,

Aiguilles de paon brouillées,

Jobardise et grandeur même,

Et ténèbre encoquillée.

 

Les grands becs avec bicorne,

Les faunes tirent l'épée,

Sur la braise  on vous lit comme

Un boureau prenant le thé.

 

Et soudain quelques chanterelles

Harnachées de fine pluie

Peu après, à la lisière,

Se mettent à pousser aussi...

 

Là, des bouffons, sans gagner,

Jouent à la plus haute vague,

Vieux pipeaux, cartes pipées —

Qui aura qui ? La débâcle...

 

Et, frère contre frère, les arbres

S'insurgent. Comprends-les vite :

Tellement ils sont barbares,

Tellement ils sont splendides                    

 

 

                                                2-7 juillet 1932

 

 

 

Ossip Mandelstam

Les poèmes de Moscou (1930-1934)

Traduit du russe par Henri Abril

Circé, 2001

SG