pour S.A. Klytchkov
J'aime cette forêt belle
Où le chêne-atout, l'érable
Poivré de rouge se mêlent
Aux pins, hérissons bleu noir.
Là-bas les voix de pistache
Sont muettes dans le lait,
Et pour peu que tu les casses,
La langue est sans vérité.
Là-bas vit un petit peuple
Paré de bonnets de glands,
Et dans sa roue d'écureuil
Fait tourner un œil sanglant.
Là, pis d'oiseau, aigre oseille,
Aiguilles de paon brouillées,
Jobardise et grandeur même,
Et ténèbre encoquillée.
Les grands becs avec bicorne,
Les faunes tirent l'épée,
Sur la braise on vous lit comme
Un boureau prenant le thé.
Et soudain quelques chanterelles
Harnachées de fine pluie
Peu après, à la lisière,
Se mettent à pousser aussi...
Là, des bouffons, sans gagner,
Jouent à la plus haute vague,
Vieux pipeaux, cartes pipées —
Qui aura qui ? La débâcle...
Et, frère contre frère, les arbres
S'insurgent. Comprends-les vite :
Tellement ils sont barbares,
Tellement ils sont splendides
2-7 juillet 1932
Ossip Mandelstam
Les poèmes de Moscou (1930-1934)
Traduit du russe par Henri Abril
Circé, 2001