20 février 2016 6 20 /02 /février /2016 08:41

 

                          III

 

 

Le chêne, qui conserve mieux un rayon

de soleil qu'un mois entier de printemps,

ne sent pas la spontanéité de son ombre,

la simplicité de sa croissance ; c'est à peine

s'il connait le terrain sur lequel il a poussé.

Avec ce vent qui laisse sur ses branches

une absence de musique, il imagine

pour ses rêves un vaste plateau.

Et avec quelle rapidité il s'identifie

au paysage, à l'âme tout entière

de sa frondaison et de moi-même.

Il irait jusqu'au ciel si ce n'était

pour la sève qui le lie encore à l'arbre.

Ce jour viendra. Entre-temps, il écoute

le bruit des oiseaux dans leurs vols,

celui léger du bouvreuil, celui fortement ailé

de l'outarde, vigilant et clair.

Je suis comme lui. Ah, chêne au bois

plus sombre encore que celui du rouvre,

qui me comble de joie, joie si intense

quelques instants avant le crépuscule,

redoublée maintenant. Comme l'avoine

que l'on sème à la volée, et qu'importe

si elle tombe ici ou là si c'est sur la terre,

l'ardeur contenue de la pensée peu à peu

s'infiltre dans les choses, les entrouvrant

pour y laisser sa splendeur, et leur donner

ensuite un nouvel éclat intérieur.

C'est vrai car, sans moi, que saurait

le chêne de la mort ? Réels sont chez lui

l'intimité, l'instinct, la spontanéité

de l'ombre ô combien fidèle ? Réelle est

ma vie ainsi, dans ses feuilles persistantes

au cœur de ce printemps à moitié déchiffré ?

 

 

 

 

Claudio Rodriguez

Poésie espagnole 1945-1990

Anthologie par Claude de Frayssinet

Actes Sud, 1995

SG