17 mars 2013 7 17 /03 /mars /2013 07:17

 

Je me rappelle : ce visage éperdu

Dans l'ombre, dans l'attente de la lumière !

Ces yeux dans la durée anxieuse, ces mains

Que désarme la mort attentive, éployée

Infiniment sous la voûte du ciel !

 

Des cloches à mi-voix brisaient toute constance

Et l'automne advenu jonchait le sol amer

De feuilles vives et vivantes !

 

Des pas trouaient la nuit de l'homme, des visages

Proches du mien succombaient au baiser

De l'Origine en nous acheminée...

 

Écoute ! me disais-je : un dieu multiplié

Comme la neige en bourrasque vertigineuse,

Un dieu frôle ton cœur, aveugle ta pensée ;

Tu ne sais plus chanter l'éternité des choses,

Le message du monde aux yeux émerveillés,

La flamme d'Aujourd'hui, la chair où se consume

Incessamment le torrent de l'amour.

 

Un fleuve en toi roulait avec le sang

Maléfique et profond des ténèbres... Écoute :

Le vent n'était point ce délice

Aérien, parfum dans le déclin du jour,

Mais un emportement sans trêve, sans mesure,

Et la mort à foison rivée à son élan !

 

Nocturne chevauchée ! Un arbre étincelait,

Semblait rire, semblait, d'une racine impitoyable

Mordre à même ce cœur inouï de la terre

Et de l'ivresse en moi comme un fleuve endigué

Qui monte et se répand à la cime de l'être...

 

Je me rappelle : à la cime des arbres

Flambait toute une multitude étoilée, apportée

Avec le Souffle et le Commencement.

 

 

 

Gilbert Trolliet

Le Fleuve et l'Etre

La Baconnière, 1968

SG