12 juillet 2018 4 12 /07 /juillet /2018 10:44
  

Aussi gris maintenant qu'un vieux poteau télégraphique

En bois, je me tords, me fendille et vais devenir sourd.

Je n'entends déjà plus en moi le chant béatifique

Qui fait bourdonner le béton même, comme d'amour.

 

C'était la musique du vent aux longs accords sévères

Et je vibrais comme son juste et pur diapason ;

N'était-ce pas aussi parfois la musique des sphères,

La nuit sous le plectre lunaire et la démangeaison

 

Féroce des étoiles ? — Mais, en vérité, musique ?

Alors que tout détone, éclate, improvise son jazz

À travers la supernova, le trou noir aphasique,

L'amas nébuleux où l'amour naît d'un excès de gaz ?

 

Qu'ai-je donc entendu, quand j'avais une bonne oreille,

Monter dans mes fibres depuis la terre des talus ;

Quelle monotone chanson mais sincère et pareille

À celle que chuchote l'herbe et qu'on n'écoute plus ?

 

Arrêtez-vous quand même un peu, cons d'automobilistes

Toujours pressés, posez la main sur mon fût

Et puis une joue à l'endroit où le bois resté lisse

Tremble : voyez, si je suis sourd, je demeure à l'affût

 

De l'espace où mon fil souple encore qui se balance

Mesure une montagne et pèse un nuage, un oiseau.

Je vais m'enraciner à la longue dans le silence

Mais reverdir peut-être à la prochaine floraison.

 

 

 

Jacques Réda

L'adoption du système métrique

Gallimard, 2004

SG