| Quoi que vous voyiez ou soyez forcé de laisser de côté, sans l’avoir vu, à Amiens, si les écrasantes responsabilités de votre existence et les nécessités inévitables d’une locomotion qu’elles précipitent, vous laissent seulement un quart d’heure — sans être hors d’haleine — pour la contemplation de la capitale de la Picardie, donnez-le entièrement aux boiseries du chœur de la cathédrale. Les portails, les vitraux en ogives, les roses, vous pouvez voir cela ailleurs aussi bien qu’ici, mais un tel chef-d’œuvre de menuiserie, vous ne le pourrez pas. C’est du flamboyant dans son plein développement juste à la fin du XVe siècle. Vous verrez là l’union de la lourdeur flamande et de la flamme charmante du style français : sculpter le bois a été la joie du Picard ; dans tout ce que je connais, je n’ai jamais rien vu d’aussi merveilleux qui ait été taillé dans les arbres de quelque pays que ce soit ; c’est un bois doux, à jeunes grains ; du chêne choisi et façonné pour un tel travail et qui résonne maintenant de la même manière qu’il y a quatre cents ans. Sous la main du sculpteur, il semble s’être modelé comme de l’argile, s’être plié comme de la soie, avoir poussé comme des branches vivantes, avoir jailli comme de la flamme vivante,… et s’élance, s’entrelace et se ramifie en une clairière enchantée, inextricable, impérissable, plus pleine de feuillage qu’aucune forêt et plus pleine d’histoire qu’aucun livre. |
Marcel Proust
Extrait de la préface de La Bible d’Amiens
Ouvrage du critique d’art John Ruskin
traduit par Marcel Proust
Mercure de France, 1904
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