La feuille est encore
à l'intérieur de l'arbre
Sur le dos de la pie
la neige a fondu
Jean-Pierre Lemaire
Visitation
Gallimard, 1985
Poèmes premiers
poussant
comme de jeunes arbres
sensibles
au moindre vent
aux souffles de la nuit
aux embruns de la mer
poèmes
qui ont longtemps
couché dehors
puisant leur croissance
dans l’arborescence
de leur activité mentale
puis, finissant leur parcours,
les voilà
contre vents et marées
devenus de vieux arbres :
les oiseaux du monde
y volent librement
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Jean Jacques Dorio |
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On t'avait dit, marcheur, de ne pas te retourner. La piste a disparu La forêt s'est refermée. Et le tracé devant toi n'est plus.
Reprends le chemin intérieur.
Jean Mambrino ainsi ruse le mystère José Corti, 1983 |
![]() Francis Gruber Sous-bois, forêt de Fontainebleau |
| — Écoute ? Je vais te narrer l'histoire d'un preux chevalier qui ... — Non, laisse-moi... Ne veuille point que j'écoute : j'aime mieux regarder les arbres qui s'agitent au vent accouru des tempêtes lointaines... — Écoute ? et tu sauras l'histoire des amours de la blonde Astine et... — Non, je t'en prie : je préfère ouïr le chutement du vent qui blanchit les feuilles des bouleaux et anime les cimes rondes et somptueuses des hêtres... — Oh écoute ! Je te remémorerai ce que ton âme a souffert dans l'isolement des tendresses, et les larmes voluptueuses que... — Oh non, je t'en supplie ! Il me plaît davantage que mes yeux errent aux puissants balancements des chênes ancêtres, et que mon âme s'épeure parmi les chevelures soudainement bouleversées des larges et fragiles acacias... — Ô toi, qui veux tressaillir, écoute le beau poème surhumain de l'Inconnu, le sublime poème où... — Oh par pitié, tais-toi ! et me permets de me perdre dans l'infini des vivantes feuillées frissonnantes des vies du temps, éveillées au souvenir des ouragans éloignés... — Mais ces choses que tu dis, que tu veux, ne sont-elles pas des poèmes ? — Peut-être ; je ne sais pas... Je veux ignorer si la forêt est poème et le vent aède. Laisse-moi, me croyant seul, loin des poèmes conscients, me baigner dans les nuances innombrables de la forêt tremblante, de la forêt... de la forêt..... |
Adrien Remacle
Poèmes d’Automne
Tome III, n° 24, décembre 1891
Mercure de France
C'était la forêt où l'on coupait le bois
Les arbres couchés attendaient
regardaient la nuit blanche du chemin
Il lui sembla que les arbres s'endormaient
Et il y contempla sa pensée
Il reconnut l'hésitation
la grande passion émotive
le saut éclair cristallin et changeant de la vie
Il dominait la forêt endormie de ses dormeurs
Un balbutiement s'échappa de l'un
un bruit de ventre de l'autre
Le langage rêvant de la nuit les regardait
Ce n'étaient pas des mots
mais la vie seule qui remuait ses instincts
Gérard Voisin
De tes mains partit le vide
Éditions de la Différence, 1997
Genius loci.
À ce vieux coin du parc étrange
Au sol noir et trempé de fange
Où le pied posé marquerait,
Des arbres serrés côte à côte,
De grands arbres à cime haute,
Donnent un aspect de forêt ;
C'est sauvage et mélancolique :
Parfois un tronc noueux oblique
Comme à demi déraciné...
Une branche remue et craque
Et tombe droit en une flaque,
Dormant dans le sol raviné,
Et sur le fond clair et sans tache
D'un ciel froid d'hiver se détache
Le fouillis sec, grêle et distinct
Des branches où la sève est morte ;
C'est d'une netteté d'eau-forte
Au trait accusant et certain.
Et, dans la boue, à ras de terre,
Un vieux sanglier solitaire
Dont le bronze humide a foncé
De la couleur des vieilles souches
À des hérissements farouches
Sur son piédestal enfoncé.
Henri de Régnier
Premiers poèmes
Mercure de France, 1899
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