| — Écoute ? Je vais te narrer l'histoire d'un preux chevalier qui ... — Non, laisse-moi... Ne veuille point que j'écoute : j'aime mieux regarder les arbres qui s'agitent au vent accouru des tempêtes lointaines... — Écoute ? et tu sauras l'histoire des amours de la blonde Astine et... — Non, je t'en prie : je préfère ouïr le chutement du vent qui blanchit les feuilles des bouleaux et anime les cimes rondes et somptueuses des hêtres... — Oh écoute ! Je te remémorerai ce que ton âme a souffert dans l'isolement des tendresses, et les larmes voluptueuses que... — Oh non, je t'en supplie ! Il me plaît davantage que mes yeux errent aux puissants balancements des chênes ancêtres, et que mon âme s'épeure parmi les chevelures soudainement bouleversées des larges et fragiles acacias... — Ô toi, qui veux tressaillir, écoute le beau poème surhumain de l'Inconnu, le sublime poème où... — Oh par pitié, tais-toi ! et me permets de me perdre dans l'infini des vivantes feuillées frissonnantes des vies du temps, éveillées au souvenir des ouragans éloignés... — Mais ces choses que tu dis, que tu veux, ne sont-elles pas des poèmes ? — Peut-être ; je ne sais pas... Je veux ignorer si la forêt est poème et le vent aède. Laisse-moi, me croyant seul, loin des poèmes conscients, me baigner dans les nuances innombrables de la forêt tremblante, de la forêt... de la forêt..... |
Adrien Remacle
Poèmes d’Automne
Tome III, n° 24, décembre 1891
Mercure de France
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