Tu ne me remarques pas
Je marche en toi comme un sentier dans la forêt,
je songe à la lueur de tes rives rocheuses,
l'union absolue de l'ombre et de la lumière.
Dans les sources des marécages aux couleurs de rouille
tu parles sans ambage de tes entrailles,
tu répands le parfum enivrant du romarin sauvage.
Dans les forêts de pins dorées, le sous-bois
se peuple de passereaux vifs
qui font tinter les clochettes de l'air.
Les blaireaux et les renards se terrent dans leurs trous
par-dessous les rochers pansus, ils comptent
calmement les pas des passants.
Dans tes vallées comme dans les plis de tes membres
il pousse des fougères et des sapins,
la pensée de la mort a bâti là son logis,
la trace du sabot de l'élan ne s'efface pas dans la mousse.
Je m'avance donc de souche en rocher, par le marécage.
Car je suis de toutes formes et de tous âges,
trace du pas de mes ancêtres autant que de mes descendants.
Je t'aimerai toujours, puisqu'on ne peut séparer
le sentier de la forêt sans détruire
le sentier, même quand la forêt demeure.
Tu n'as guère besoin de moi. L'arbre n'a pas besoin
du chant des oiseaux sur ses branches, mais
comme une mélodie têtue, je chante ta louange.
En toi je loue l'être même.
Tu as pacifié l'humeur rageuse de l'univers
pour tracer le sourire durable d'un après-midi sans fin,
la salle très solennelle de l'humaine beauté
que je compare à la forêt
pour te prendre et me perdre.
Pentti Holappa
Les mots longs
Poèmes 1950-1994
Traduit du finnois par Gabriel Rebourcet
Gallimard, 1997
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