4 mai 2012 5 04 /05 /mai /2012 06:07

 

             À Madame Sophie Hüe

 

 

                    

Quantum mutatus ab illo

VIRGILE

 

 

 

Beau peuplier, qu'est devenu l'ombrage

De tes rameaux, le murmure si doux

Et la fraîcheur de ton épais feuillage

Qui s'étendait au loin autour de nous ?

 

Tu t'élevas sur les bords de cette onde

Dont le flot pur chaque jour humblement

Baisait tes pieds, et dont le cours féconde

Moissons et fleurs d'un rivage charmant.

 

En grandissant, ta couronne orgueilleuse

Te fit le roi de tous ces lieux bénis ;

Et les oiseaux d'une chanson joyeuse

Te saluaient en bâtissant leurs nids.

 

Ils te prenaient pour le plus sûr asile

De leurs amours, et dès que l'aube ouvrait

La porte au jour, c'était nouvelle idylle,

Et le bonheur dans leurs jeux se montrait.

 

Quand du zéphir la molle et pure haleine

Répand partout de suaves senteurs,

Quand la nature avec les fleurs ramène

Besoin d'aimer au fond de tous les cœurs,

 

À ton abri, combien de causeries,

De chers projets, combien d'épanchements,

Souvent aussi de feintes bouderies,

De toute part attiraient les amants !

 

Tu les as vus dans leur douleur muette,

Et, confident de leurs ardents désirs,

Tu recueillis sous ton ombre discrète

Avec leurs pleurs leurs amoureux soupirs.

 

Depuis, avec des feuilles desséchées,

Un tronc brisé par la flamme des deux,

Tu gis à terre où tes branches couchées,

Pauvre arbre, hélas ! ne charment plus les yeux. !

 

Ce port si fier et la verdure exquise

De ton écorce où se lit plus d'un nom,

Nom bien aimé, près de tendre devise,

Tout est fini, — jusqu'à ton doux renom ?

 

Tous les troupeaux évitent ta rencontre,

Et loin de toi s'envolent les oiseaux ;

La tourterelle est la seule qui montre

Quelque pitié pour de si cruels maux.

 

Car, comme toi, bien triste, abandonnée,

Elle revoit son sort dans ton malheur.

L'écho lointain, seul, de l'infortunée.

Dit au vallon la plainte et la douleur.

 

Et l'on croirait qu'une voix attendrie

Qui de toi-même échappe avec effort,

Tout bas murmure : « Ah ! qu'est-ce que la vie

Si l'arbre aussi doit connaître la mort ! »

 

 

 

 

Eugène Goubert

Poésies intimes

Impr. de Oberthür et fils, 1872

 

 

 

 

 

Paul Nanteuil-L'arbre brisé

 

      Paul Nanteuil

      L'arbre brisé

      Musée des Beaux-Arts, Angers

SG

 

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