Marchant un jour dans une forêt mal léchée
je veux dire sauvée des travaux des hommes
et insoucieuse des bruits du marcheur
j'ai songé que nous aurions dû à sa façon hirsute
inventer le monde
ô bienheureux désordre
exubérant désordre et insolent
ma forêt n'avait pour loi que le surgissement de ses feuilles
ses plis d'ombre et de ronces
ses lacis de souches vieilles et de roches
son silence troué de chants soudains
et dans les éclats de ciel dormant sur les mousses
la calme assurance de se survivre
tout y était joyeusement de travers
tout d'un instinct libre pensant sa forme
du fragile plus têtu que le temps
des morts tranquilles et lentes
et silencieuses
rien de droit que les arbres qui montaient
pour toucher la lumière
n'est-ce pas là un modèle pour vivre ?
idées folles comme des herbes sont folles
désirs tenaces comme des fougères
récits d'écorce inépuisables
chants lancés pour rien dans l'air
ah bien aussi de discrets soupirs
de branches gémissant dans le vent
puisqu'il faut bien souffrir
mais toujours en tout sous l'immobile
l'épine neuve
et la vie unanime qui respire
ô faisons-nous un monde ainsi dévoué
au secret courage de vivre
aux feuillaisons impudentes de l'âme
frissonnant sous l'averse
racines pensant rêveusement la cime
ô beau désordre sans serments
Jean-Pierre Siméon
Levez-vous du tombeau
Gallimard, 2019
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