Sois le bienvenu, voyageur ; notre forêt
Te mena comme un faon cherchant le ruisselet
Par les chemins de l'anémone.
Étranger, tu t'enfuis de fumeux horizons.
Le vent mélodieux des hautes frondaisons
Vaut bien un luthier de Crémone.
Abandonne ce mort qu'on appelle Passé.
Les souvenirs sont lourds si le cœur est lassé ;
Tout est pesant, l'amour, le marbre.
Mais les bois éternels ont l'aimable vertu
D'alléger une âme dolente ; entends-tu
La confidence que fait l'arbre ?
Partageons le pain bis, les fraises du sous-bois,
La truite rose, un lait de chèvre ; ami, je bois
À la simple philosophie !
À la sève qui naît de l'humus, et s'étend
Aux troncs noirs, aux rameaux, comme un fleuve montant
Vers un soleil qui purifie !
La mousse par le soir allume ses falots.
Les bleuâtres sapins embrumés de halos
En s'inclinant carguent des voiles.
Ami, tu dormiras d'un étonnant sommeil
Sous le chaume ajouré , près du roncier vermeil
Qui prend au lasso les étoiles.
L'heure appartient au cerf, prophète de la nuit ;
Il brame, rauque et doux, et son troupeau le suit
Par les taillis de velours sombre.
Les bêtes, nos cadets, aimantes des yeux d'or,
Car leur bonheur est là dès que l'homme s'endort :
Réel au point d'avoir une ombre.
Demain sera de plume et de nid confiant,
D'émeraude plus verte et de fleur dépliant
Une clochette nouveau-née.
Tu partiras vers la grand'ville au cri moqueur :
Que la sylvestre paix soit au fond de ton cœur
Comme une divine rosée !
Anne Péron
Les fleurs de fer
Debresse-poésie, 1960