9 février 2019 6 09 /02 /février /2019 19:00

  

    L'érable a pris de l'âge (un automne de plus) et perdu tant de feuilles. Elles s'en vont ces feuilles combler les trous du temps. Et les morts n'ont plus de lucarnes sur le ciel si beau. L'érable songe à toutes ces choses et se morfond sur sa berge de cendres. Il se dit que cela n'est pas bien. Qu'il faudrait que ça change (et toujours et toujours ma fenêtre à la même heure s'illumine sous ses branches). Un vent cruel se lève et s'en va goudronner un nouvel œil-de-bœuf au loin. Je sais combien souffrent là-bas ceux qui veillent sous terre et mon érable ici dans la nuit du dessus. Moi-même je n'en puis plus. Cela n'aura jamais de fin.

   Cela nous fait du mal. Nous vivons et nous ne savons plus pourquoi. N'est-ce pas ainsi mon vieil érable ? Et toi d'un côté de la muraille et moi de l'autre nous voudrions parfois changer nos places. Il me semble que les étoiles qui t'inondent me donneraient joie dans l'âme. Et tu convoites pour bonheur en tes ramures une lampe aussi claire que celle où je décris les orbes de mille passereaux du jour. Un songe déchirant a traversé le mur comme au printemps le lilas sans paroles. Un cortège d'enfants chantait dans notre cœur. Ô transparent érable au bord des routes de la dernière neige et moi qui n'ai plus de chemin dans la montagne bleue ! Nous ne nous sommes jamais parlé.

    Qu'est-ce alors qui me prend donc ? Je pleure entre mes mains. J'ai tellement dépeint ce monde en fleurs qu'une source du ciel a choisi de descendre et me prendre avec toutes mes plumes ainsi qu'un rossignol tombé dans le grand lac. Une source me prend et m'emporte je ne sais où. Ce doit être le royaume de l'éternelle pauvreté. Je le vois au-delà des lueurs de ma veilleuse encrêper ses carreaux de feuillages obscurs. Il y a surtout au creux d'un clos cette fenêtre éteinte sous un érable foudroyé. Je sais qu'un mot peut tout sauver. Je vais dire ce mot. Et l'aurore éclatera dans la fenêtre. Une flambante floraison parmi l'érable refluera. La fenêtre s'ouvrira. Et se sera transpercé d'un rameau de l'érable mon visage vivant.

 

 

 

 

Jean-Philippe Salabreuil

Juste retour d'abîme

Gallimard, 2015

 

 

SG

 

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Bonne lecture !

Sylvie Gaté