17 décembre 2015 4 17 /12 /décembre /2015 18:24

 

Nous mourons notre mort dans des forêts d'eucalyptus

géants dorlotant des échouages de paquebots saugrenus

dans le pays où croître

drosera irrespirable

pâturant aux embouchures des clartés somnambules

ivre

très ivre guirlande arrachant démonstrativement

nos pétales sonores

dans la pluie campanulaire de sang bleu

 

Nous mourons

avec des regards croissant en amours extatiques dans des

salles vermoulues

sans parole de barrage dans nos poches, comme une île

qui sombre dans l'explosion brumeuse de ses polypes

— le soir

 

Nous mourons

parmi les substances vivantes renflées anecdotiquement

de préméditations arborisées qui seulement jubilent, qui seulement

s'insinuent au cœur mêmede nos cris, qui seulement se feuillent

de voix d'enfant,qui seulement rampent au large des paupières

dans la marche percéedes sacrés myriapodes

des larmes silencieuses

 

 

Nous mourons d'une mort blanche fleurissant de mosquées

son poitrail d'absence splendide où l'araignée de perles salive

son ardente mélancolie de monère convulsive

 

dans l'inénarrable conversion de la Fin.

 

Merveilleuse mort de rien

Une écluse alimentée aux sources les plus secrètes de

l'arbre du voyageur

s'évase en croupe de gazelle inattentive

 

Merveilleuse mort de rien

 

Les sourires échappés au lasso des complaisances

écoulent sans prix les bijoux de leur enfance

au plus fort de la foire des sensitives en tablier d'ange

dans la saison liminaire de ma voix

sur la pente douce de ma voix

à tue-tête

pour s'endormir.

Merveilleuse mort de rien

Ah ! l'aigrette déposée des orgueils puérils

les tendresses devinées

voici aux portes plus polies que les genoux de la prostitution —

le château des rosées — mon rêve

où j'adore

du dessèchement des cœurs inutiles

 

(sauf du triangle orchidal qui saigne violent comme le

silence des basses terres)

jaillir

 

 

dans une gloire de trompettes libres à l'écorce écarlate

cœur non crémeux, dérobant à la voix large des précipices

d'incendiaires et capiteux tumultes de cavalcade

 

 

 

 

 

Aimé Césaire

Les Armes miraculeuses

Gallimard, 1946

SG

 

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Bonne lecture !

Sylvie Gaté