L'Homme de la forêt par la ville a gardé
En ses yeux verts et roux le limbe d'une feuille ;
Son torse est un bouleau qui blanchit, argenté.
Comme l'ombre des bois, le hâle il ne recueille.
Le Cranou prolifique autrefois l'enfanta
Avec les marcassins, les renardeaux, les biches.
Autour de son berceau qu'un sabotier grava
Les hases du printemps mettaient bas dans les friches.
Loin des chantiers navals, des cales, des bassins
Effarants et souillés, il trouve la verdure :
Arbrisseaux sur pelouse aux ennuyeux dessins,
Tilleuls des boulevards, jardinets en bordure.
S'il fréquente les parcs à l'Eros agaçant,
Aux vasques en coquille, il ignore leurs marbres,
Rassure le pinson dans l'herbe s'envolant,
Montre le poing au gui, ce vampire des arbres.
Souple comme un orvet, il grimpe sans effort
Au capuchon d'un frêne où l'écureuil s'élance.
Oisif dans le jardin, il savoure un confort
Sur la souche qui gonfle une protubérance.
Il arrondit un âtre en forme de croissant,
Et sait bâtir encor la hutte de branchage
Qu'enfument les copeaux et le tronc pourrissant,
À l'abri de l'averse, et du vent, de l'orage.
Il raconte les bois lointains, mystérieux,
Aux poulbots innocents qu'il entraîne à sa suite,
Les fourrés, ces remparts miséricordieux,
Des animaux traqués favorisant la fuite.
L'Homme de la forêt rêve qu'il est petit
Aux exténués soirs de la ville inhumaine :
Il voit le sanglier près du ruisseau qui rit,
Quand l'enfant aux pieds nus ramassait une faîne.
Alors les arbres-rois narguant les bûcherons
Crèvent les toits fumeux des immeubles grotesques ;
Usines, tours, clochers, verdissent de bourgeons
Sous les dômes chantants de sapins gigantesques.
Anne Péron
Les fleurs du fer
debresse-poésie, 1960
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