20 décembre 2013 5 20 /12 /décembre /2013 07:27

 

Je te donne pour convives

les pèlerins de l’hiver

            ceux qui ne dorment ni ne veillent,

            assoupis cependant, et veilleurs

            les plus âpres dans leur emmurement,

            la moitié du visage

            constamment dérobée, et l’autre face

            brûlante comme le fer,

            et se forgeant sans cesse la ressemblance :

            ton père, ou toi-même,

            et cette division.

 

Mange avec eux. Mange leurs givres,

et la haine,

l’enfer.

 

Et donne à leurs rêves, si tu le peux,

le goût des oranges

ou celui des raisins

— selon qu’il te plaît

ou selon que demeure fertile ta nostalgie.

 

Mais prends garde :

leurs yeux, à l’instant où tu nommes les fruits

les dépouillent

et ce n’est plus la pulpe qu’ils rêvent

c’est encore l’arbre

et sa racine en dessous

plantée dans leur oubli

et morte au bord de leur désir.

 

Et si tu dis l’écorce, qui est un peu plus haut,

et telle qu’elle était fraîche autour des fûts tombés

et rouge sous la hache

comme la sueur des hommes,

 

ils te diront que l’arbre est abattu,

cessant de les nourrir

dans leur fureur de croître,

et que dès lors, sa patience

est semblable à la leur :

dépouillée pour la flamme,

défaite pour la peur.

 

 

 

Monique Laedarach

Poésie complète

L’Âge d’Homme, 2003