23 décembre 2013 1 23 /12 /décembre /2013 07:23

 

Au sud du golfe de Finlande

           La nuit, près de la mer brumeuse,

Un arbre de Noël tout en guirlandes,

           Un arbre de Noël,

Cerné de tours gothiques,

           Les blasons de chevaliers teutoniques

et les cheminées d'usines.

 

L'arbre de Noël chante des chansons d'Estonie

           sur une plage enneigée

Un très grand arbre de Noël, effilé, tout en guirlandes.

 

Tes cheveux sont de paille blonde, tes sourcils bleus

Tu es dans la boule rouge

Et c'est moi qui t'ai accrochée après y avoir enfermé

Ton cou blanc, long et rond.

Je t'ai mise dans la boule rouge avec mes soupçons

Avec mes espoirs, avec mes paroles, avec mes caresses.

J'ai accroché la boule rouge à tous les arbres de Noël,

À tous les balcons, à toutes les fenêtres, à tous les clous,

À toutes les nostalgies, en t'y enfermant.

Pardonne-moi, je mourrai en te laissant là-bas.

L'Estonie est le plus petit État socialiste

Mais c'est celui où, par tête d'habitant,

On lit le plus de poèmes,

On boit le plus de vodka,

Où l'on s'intéresse le plus aux automobiles.

Elle est réputée pour ses meubles et ses travaux de tannerie

Et pour sa chorale aux trente mille voix.

 

Je ne puis regarder dans les yeux d'un mourant

           j'ai honte.

Vivre m'est odieux quand près de moi quelqu'un agonise.

Lucia meurt à Moscou, chaussée des Enthousiastes, dans

un hôpital dont j'ai oublié le numéro, Son visage est une

           vieille cuiller en bois ;

La pénombre se mêle à la neige fondante ;

Les camions passent l'un après l'autre secouant l'asphalte.

Est-ce un reflet de Lucia qui ride mon front,

Ou bien la mort qui s'approche de moi ?

 

    L'arbre de Noël chante des chansons d'Estonie

           sur une place enneigée,

    Pardonne-moi je vais mourir en te laissant dans une boule rouge.

 

Il est dans ce monde une chose incomparable

Et dont nul, sauf moi, ne connaît l'existence,

C'est peut-être une plante, un animal, un mot, un métal,

Un rayon, peut-être, d'une planète ?

Il est en ce monde une chose qui vit pour toi Mais toi tu l'ignores.

Pardonne-moi, je vais mourir,

 

Et toi, brisant la boule rouge, tu sortiras

                             sur une place enneigée.

Ce sera peut-être à Moscou ou bien à Talinn ou bien à Leningrad ?

Tu descendras d'un arbre de Noël, sur une plage enneigée.

Mais moi depuis longtemps j'aurai emporté

Ce qui vivait pour toi.

 

 

 

 

Nazım Hikmet 

C'est un dur métier que l'exil

Anthologie établie par Charles Dobzynski

Le Temps des Cerises, 2012

SG