1 novembre 2014 6 01 /11 /novembre /2014 08:47

 

                          Élégie

 

       

        Sur ce palmier qui te balance,
        Dors, tendre fruit de mon amour ;
Mes bras, quelques instants, ont porté ton enfance,
Ce fragile palmier te soutient à son tour ;
        Ainsi me berçait l’espérance.


        Dors en paix sur ce frêle appui.
Si le vent vient gémir sur ta tombe légère,
        Le vent te dira que ta mère
        Gémit sans cesse comme lui.
     Aussi longtemps que les pleurs de l’aurore
Mouilleront ton front pâle, en arrosant les fleurs ;
Aussi longtemps, mon fils, ta mère, qui t’adore,
        Te viendra baigner de ses pleurs.
Tout sur l’arbre de mort te peindra ma souffrance.
Si pourtant le ramier, de ses accords touchants,
        Te fait entendre la cadence,
Ne crois pas de ta mère entendre les doux chants,
Car ta mère avec toi veut garder le silence.


Tu n’es donc plus ! mes yeux ne te verront jamais
        Rire et folâtrer dans nos plaines,
Poursuivre le chevreuil de sommets en sommets,
        Et gravir le vieux tronc des chênes.
Je ne te verrai point, dans l’âge des amours,
Quand un duvet léger t’embellirait à peine,
À ta craintive amante apportant tous les jours,
        Le fruit d’une chasse lointaine,
Lui demander, pour prix des dépouilles des ours,
        L’une de ses tresses d’ébène.
        Nos guerriers ne me diront pas :
        « Ton fils est digne de son père
» Il porte sans frémir la lance des combats,
        » Et le calumet de la guerre. »
Je vivrai comme une étrangère,
        Et l’on dira : « Son fils est le jouet du vent ;
» Il n’est point mort en brave, étendu sur la terre ;
       » C’est lui dont le cercueil mouvant
       » Courbe le palmier solitaire. »

 

        Tu n’es plus : quel est mon malheur !
Tes yeux, à peine ouverts, sont fermés à l’aurore ;
Je fus un instant mère : hélas ! à ma douleur,
        Cher enfant, je crois l’être encore !

        Au sommet du triste palmier,
        Ce berceau, qui te sert de tombe,
        Servira de nid au ramier
        Ou de demeure à la colombe ;
        Et quand demain l’astre des jours
Teindra ton froid cercueil de sa couleur riante,
        Au fond de ta couche odorante,
L’oiseau s’éveillera : tu dormiras toujours !

Quand pour bénir l’enfant, dont sa fille est la mère,
        Viendra mon père aux cheveux blancs ;
        Je guiderai ses pas tremblants
        Au pied de l’arbre funéraire ;
Que lui dirai-je ? Hélas ! son regard attristé
Se remplira des pleurs, dont ici je l’arrose.
        Le fils que j’ai porté repose
        Sur le palmier qu’il a planté !

 

                                                       1816

 

Victor Hugo

SG