29 janvier 2015 4 29 /01 /janvier /2015 18:01

 

Candélabres de la noirceur,
Hauts-commissaires des ténèbres,
Malgré votre grandeur funèbre
Arbres, mes frères et mes sœurs,
Nous sommes de même famille,
L’étrangeté se pousse en nous
Jusqu’aux veinules, aux ramilles,
Et nous comble de bout en bout.

À vous la sève, à moi le sang,
À vous la force, à moi l’accent
Mais nuit et jour nous ressemblant,
Régis par le suc du mystère,
Offerts à la mort, au tonnerre,
Vivant grand et petitement,
L’infini qui nous désaltère
Nous fait un même firmament.

Nos racines sont souterraines,
Notre front dans le ciel se perd
Mais, tronc de bois ou cœur de chair,
Nous n’avançons que dans nous-mêmes.
L’angoisse nourrit notre histoire
Et c’est un même bûcheron
Qui, nous couchant de notre long,
Viendra nous couper la mémoire.

 

Enfants de la chance et du vent,

Vous n'avez de père ni mère,

Vous êtes fils d'une grand-mère

La Terre, son vieil ornement,

Vous qui devenez innombrables

Dans vos branches comme à vos pieds

Et pouvez attraper du ciel

Aussi bien que fixer les sables.

 

Princes de l'immobilité,

Les oiseaux vous font confiance,

Vous savez garder le secret

D'un nid jusqu'à la délivrance.

À l'abri de vos cœurs touffus,

Vous façonnez toujours des ailes,

Et les projetez jusqu'aux nues

De votre arc secret mais fidèle.

 

Vous n'aurez pas connu l'amour,

Ô grandioses solitaires,

Toujours prisonniers de la Terre,

Ô Narcisses ligneux et sourds,

Ne regrettez pas l'aventure,

Heureux ceux que fixe le sort,

Ils en attendent mieux la mort,

Un voyageur vous en assure.

 

 

 

 

Jules Supervielle

Œuvres poétiques complètes

Bibliothèque de la Pléiade

Gallimard, 1996

SG