7 février 2015 6 07 /02 /février /2015 08:01

 

On entend l'Océan heurter les promontoires ;

De lunaires clartés blêmissent le ravin

Où l'homme perdu, seul, épars, se cherche en vain ;

Le vent du nord, sonnant dans les frondaisons noires,

Sur les choses sans forme épand l'effroi divin.

 

Paisibles habitants aux lentes destinées,

Les grands sapins, pleins d'ombre et d'agrestes senteurs,

De leurs sommets aigus couronnent les hauteurs ;

Leurs branches, sans fléchir, vers le gouffre inclinées,

Tristes, semblent porter d'iniques pesanteurs.

 

Ils n'ont point de ramure aux nids hospitalière,

Ils ne sont pas fleuris d'oiseaux et de soleil,

Ils ne sentent jamais rire le jour vermeil ;

Et, peuple enveloppé dans la nuit familière,

Sur la terre autour d'eux pèse un muet sommeil.

 

La vie, unique bien et part de toute chose,

Divine volupté des êtres, don des fleurs,

Seule source de joie et trésor de douleurs,

Sous leur rigide écorce est cependant enclose

Et répand dans leur corps ses secrètes chaleurs.

 

Ils vivent. Dans la brume et la neige et le givre,

Sous l'assaut coutumier des orageux hivers,

Leurs veines sourdement animent leurs bras verts,

Et suscitent en eux cette gloire de vivre

Dont le charme puissant exalte l'univers.

 

Pour la fraîcheur du sol d'où leur pied blanc s'élève,

Pour les vents glacials, dont les tourbillons sourds

Font à peine bouger leurs bras épais et lourds,

Et pour l'air, leur pâture, avec la vive sève,

Coulent dans tout leur sein d'insensibles amours.

 

En souvenir de l'âge où leurs aïeux antiques,

D'un givre séculaire étreints rigidement,

Respiraient les frimas, seuls, sur l'escarpement

Des glaciers où roulaient des îlots granitiques,

L'hiver les réjouit dans l'engourdissement.

 

Mais quand l'air tiédira leurs ténèbres profondes,

Ils ne sentiront pas leur être ranimé

Multiplier sa vie au doux soleil de mai,

En de divines fleurs d'elles-mêmes fécondes,

Portant chacune un fruit dans son sein parfumé.

 

Leurs flancs s'épuiseront à former pour les brises

Ces nuages perdus et de nouveaux encor,

En qui s'envoleront leurs esprits, blond trésor,

Afin qu'en la forêt quelques grappes éprises

Tressaillent sous un grain de la poussière d'or.

 

Ce fut jadis ainsi que la fleur maternelle

Les conçut au frisson d'un vent mystérieux ;

C'est ainsi qu'à leur tour, pères laborieux,

Ils livrent largement à la brise infidèle

La vie, immortel don des antiques aïeux.

 

Car l'ancêtre premier dont ils ont reçu l'être

Prit sur la terre avare, en des âges lointains,

Une rude nature et de mornes destins ;

Et les sapins, encor semblables à l'ancêtre,

Éternisent en eux les vieux mondes éteints.

 

 

                          Décembre 1871

 

 

 

Anatole France

Les poèmes dorés

1873

SG