22 août 2015 6 22 /08 /août /2015 06:40

 

Après avoir cherché sa peine

Si vaine alentour de la terre

Jean sans Terre s'assied par terre

Au pied d'un chêne séculaire

 

L'empereur des bois lui enseigne

La solitude et la patience

Et comment sans bouger l'on règne

Et l'on conserve sa régence

 

Car c'est lui le maître des plaines :

En caressant sa barbe verte

Son ombre noire et souveraine

Sème la gaité ou l'alerte

 

Il jauge la pluie, il calcule

L'âge du vent, il réglemente

L'horaire des deux crépuscules

Et la branche où le coucou chante

 

Il surveille l'amour des aigles

Qui habitent ses balcons vides

Il compte ses hiboux. Il règle

Le blanc sommeil des chrysalides

 

Dans cet arbre de dix étages

Des écureuils montent descendent

Comme des lifts et leurs messages

Les grillonphones les répandent

 

Le chêne travaille sans cesse

Régnant sur le peuple des plaines

Soit qu'il décrète la vitesse

Des ruisseaux près des marjolaines

 

Soit qu'il assiste aux funérailles

D'un geai vaincu par une fouine

Ou décore de la médaille

Du printemps la sage églantine

 

Dans le pré chaque fleur l'admire

De la marguerite-couturière

La pivoine la hétaire

Et la campanule la fière

 

Mais quand un grand orage éclate,

L'arbre dresse la tête austère

Il prend les éclairs écarlates

Comme on étrangle des vipères

 

Il fait peur aux vents, aux nuages

Qui déjà retirent leurs masses,

Et leur paraît dans son feuillage

Comme un guerrier dans sa cuirasse

 

Et ses cent mille feuilles fines

Se lèvent, chantent, se balancent

Comme de vertes mandolines :

Oh le maître du monde danse :

 

Il danse, il soulève la terre

Et le ciel dans son rythme étrange :

Telle est la mission séculaire

D'un héros qui rejoint les anges

 

 

 

 

Ivan Goll

Jean sans Terre

Langewiesche-Brandt, 1990

 

 

SG