3 mai 2015 7 03 /05 /mai /2015 11:30

 

                                                                                                pour André Villers

 

La pluie du rossignol transmet sa plainte aux pistes du petit matin.

 

Entre mes branches le vent qui lève, parcourt l’escalier des échos.

 

Le sang des montagnes remonte à travers mes veines jusqu’aux nuages.

 

Parfois les hommes viennent enregistrer leurs déclarations sur mes écorces.

 

De feuille en feuille la lumière du Soleil descend jusqu’à mes blessures.

 

Mes racines palpent les rocs avant de rencontrer les racines d’un frère.

 

Je sens le lait de la Lune couler le long de mes rainures.

 

 

 

* orées *

 

Saison après saison, gorgée après soupir, baisers après l’orage, rosée après la nuit.

 

Soudain je suis tout bourdonnant d’abeilles et les rayons du soir dégoulinent de miel.

 

Le lièvre est déjà passé depuis longtemps, le sanglier s’attarde, on attend le chevreuil.

 

Navire à l’ancre de l’hiver toutes voiles pliées sur les vergues d’ombre.

 

À chacune de mes aiguilles la brume suspend un œil de fumée.

 

Mes larmes de résine ont salué vos poursuites amoureuses.

 

Tout près d’ici la source, un peu plus loin la grotte et la clairière.

 

 

 

* brindilles *

 

J’écarte lentement toutes mes écailles dans l’apaisement du Soleil retrouvé.

 

Léguant mes graines aux soies d’automne sur les orées.

 

Comme un envol de ramiers mes rameaux, comme les caresses d’un fleuve mes veines.

 

Léguant mes baumes aux tempêtes dans l’arrachement de mes fibres.

 

Le roulement des taillis comme une écume sous mes rames, le roulement de mes feuilles mortes comme du sable.

 

Je rêve d’un lierre qui sera mon délice et ma perte.

 

Au creux de chaque branche une bouche à nourrir, au nœud de chaque fleur une haleine à saisir.

 

 

 

* bourgeons *

 

J’esquisse la forme des flammes qui me transformeront en douceur et en cendres.

 

Un pivert à la boutonnière, un semis d’araignées en sautoir et un lézard en signature.

 

Toutes les branches pointant vers les branches de l’horizon, toutes les brindilles palpant les clameurs des passages.

 

Les fourmis répartissent leurs caravanes le long de mes ravines et les écureuils amassent leurs trésors dans mes aisselles.

 

De craquement en craquement je tisse mes virages, de grincement en grincement j’escalade mes tours.

 

L’une après l’autre les pièces de ma cuirasse vont enrichir les mousses de mes tapis.

 

Débordant de pollen je médite mes cônes en auscultant les brises.

 

 

 

* ombrages *

 

Forêt dans la forêt, troupeau de cornes d’abondance, gerbe d’aiguillages et vitrail d’épées douces.

 

Au premier détour les treuils et les câbles, au second les bielles et les hélices, au troisième les métiers à tisser, les tambours de la dentellière, et dans la coupole orgues et fanfares.

 

À mon premier rayon l’alphabet des lichens, au second le syllabaire des runes, au troisième le dictionnaire des pousses, au quatrième l’encyclopédie des regards, et tout en haut l’anthologie des souffles.

 

À mes hunes pépient les gabiers, à mes cordages dévalent les mousses, à mes beauprés claquent les oriflammes des neiges.

 

Au rez-de-chaussée terriers et morilles, à l’entresol ronces et brèches, au premier étage les nids et les clématites, dans les combles serres et nuages.

 

La chauve-souris me veille, la mésange me charme, le braconnier me brise et le bûcheron m’évalue.

 

Toiles et voiles, ramures et vergues, roulis et rouilles, graines et hublots.

 

 

 

* frondaisons *

 

Comme au pays des algues la nacre des limbes, l’émeraude en suspens, les courants et les valves, le corail à nageoires et l’étoile des bulles.

 

Œil-de-bœuf enguirlandé, tresse de lucarnes, balustre torsadé, balcons de trappes et colonnes, mansardes et tabatières parmi les girouettes et antennes.

 

Depuis le matin ruissellement de monnaies qui remontent vers le soir jusqu’aux creusets dont les braises s’enténèbrent, et quelquefois la nuit monnaies de lune.

 

Théâtre d’ombres, rideaux à glands, bourgeons en coulisse, lustres à bouquets et girandoles sombres, loges à tentures et miroirs, chandeliers à bobèches de jais.

 

Tunnels de fourrures, carrefours vibratiles, vestibules à embranchements, conques de rampes et jardins suspendus parmi les ascenseurs à sèves.

 

Par le temps gris tout devient zinc, un peu plus tard tout devient plomb, puis ce sont les traînées de soufre et de mercure, et la veilleuse des gémissements se remet à battre.

 

Par ici seront les cuisines, un peu plus haut la salle de bains, le grand salon à la maîtresse fourche, les chambres avec hamacs aux lointains les plus souples, l’escalier partout et l’observatoire entre les tourelles.

 

 

 

* oracles *

 

Parasol à franges et grelots, escarpolettes en enfilades, corbeilles à ouvrages de lutherie, nappes dans l’espace pour festin d’elfes.

 

À l’intérieur de la grande crinoline les fuseaux, les arceaux, les mailles, la broderie à jours, les rubans froncés, les lacets à aiguillettes, et puis tout s’envole dans un soubresaut.

 

Ménageries et volières, haubans et trapèzes, crinières et voltiges, filets et mâts, le chapiteau s’est enraciné avec tout son peuple.

 

Kiosque à marquise ouvragée, fifres en fête, archets et cymbales, cuivres oxydés et rongés, baguettes dressées, claviers en débandades, lyres en averses.

 

Enseigne pour la mise à l’encan d’une ville entière, mobilier, vêtements, chariots et calèches, et même les échafaudages, tout cela deviendra la proie des insectes qui en rongeront les débris.

 

Allégorie du tourment qui s’épanouit en pages et pages, orage de lignes, geyser d’hiéroglyphes gorgé d’encre dans les circonvolutions du silence à peine troublé.

 

La foudre en me lacérant dessine l’envers de l’appel que je ne cesse de lui lancer.

 

 

 

 

Michel Butor

Chantier

Dominique Bedou Éditeur, 1985

 

 

SG