30 septembre 2015 3 30 /09 /septembre /2015 17:22

 

 

                              À M. et Mme Massiera en souvenir d'une excursion au Pardo.                           

 

 

Chênaies castillanes

sur les versants et les hauteurs,

sur les monts et sur les collines

tout envahis d'obscurs buissons,

chênes-verts, sombres chênes-verts ;

force et humilité !

 

Cependant que la hache

vous emplit de clairières,

nul ne saura-t-il vous chanter,

sombres forêts ?

 

Le rouvre, c'est la guerre, le rouvre

dit la vaillance et le courage

la rage inébranlable

dans ses branches tordues ;

et il est plus rude

que le chêne-vert, plus nerveux,

plus hautain et plus seigneurial.

 

Le grand rouvre semble

tendre et nouer

sa robustesse comme un athlète

dressé, planté sur le sol.

 

Le pin c'est la mer et c'est le ciel

et la montagne : la planète.

Le palmier c'est le désert,

le soleil et le lointain :

la soif ; une source froide

rêvée sur des champs désolés.

 

Les hêtres, ce sont la légende.

Quelqu'un, dans les vieux hêtres,

lisait une histoire effrayante

de crimes et de batailles.

 

Qui a jamais vu sans trembler

une hêtraie parmi des pins ?

Les peupliers c'est le rivage,

les lyres du printemps

près de l'eau qui s'écoule,

passe et s'enfuit,

vive ou bien lente,

qui s'engouffre, turbulente,

ou en une nappe s'éploie.

Leur éternel frisson reflète

de l'eau de la rivière

les vives ondes d'argent.

 

Les ormes des parcs

sont les bons arbres

qui nous ont vu jouer,

quand nos cheveux étaient

blonds, et qui nous verront méditer

quand ils seront de neige.

 

Le pommier a l'odeur

de sa pomme,

l'eucalyptus l'arôme

de ses feuilles, l'oranger

le parfum de sa fleur ;

et l'obscur et raide cyprès

est l'élégance

du jardin.

 

Et toi, qu'as-tu, noir chêne-vert champêtre,

avec tes branches sans couleur

dans la campagne sans verdeur ;

avec ce tronc couleur de cendre,

ni svelte ni hautain,

avec ta vigueur sans tourment,

et ton humilité qui n'est que fermeté ?

 

Sur ta cime vaste et ronde

rien ne brille,

ni ta frondaison vert sombre

ni ta fleur verte et jaune.

 

Rien de charmant, rien d'arrogant

en ton allure, rien de guerrier,

rien de sauvage

ne pare ta silhouette.

Tu surgis tout droit ou tordu,

avec cette humilité qui ne cède

qu'à la loi de la vie

qui est de vivre comme on peut.

 

La campagne même s'est faite

arbre en toi, sombre chêne-vert.

Tantôt sous le soleil qui brûle,

tantôt contre le gel d'hiver,

la canicule et la bourrasque,

le mois d'août ou de janvier,

les flocons de la neige,

les fils de l'averse,

toujours ferme, toujours égal,

impassible, chaste et serein,

éternel chêne rural

des noires chênaies

des marches d'Aragon

et des crêtes militaires

de la terre de Pampelune ;

chênes-verts d'Estrémadure,

de Castille qui fit l'Espagne,

chênes-verts de la plaine,

du coteau et de la montagne ;

chênes du haut plateau

qu'entoure le jeune Douro

et du Tage qui serpente

sur le sol tolédan ;

chênes-verts au bord de la mer

 ̶  à Santander  ̶  forêt de chênes

qui mets ta note farouche

comme un sourcil castillan

à Cordoue, la mauresque,

et toi, chênaie madrilène,

sous le froid Guadarrama,

si belle, si sombre,

de ta sévérité castillane

corrigeant

la vanité et l'apparat,

la débilité courtisane !...

Je sais bien, chênes

campagnards,

quand les plus illustres pinceaux

vous ont peints

avec d'élégants lévriers,

de fins coursiers

que vous ont chantés

de nobles poètes,

et que vous assourdissent

les fusils des chasseurs royaux ;

pourtant vous êtes la campagne

les dieux lares et l'ombre tutélaire

des bons paysans

habillés d'étamine brune

qui de leurs mains

coupent vos branches.

 

 

 

 

Antonio Machado

Champs de Castille

précédé de Solitudes, Galeries

et autres poèmes et suivi des

Poésies de la guerre

Traduction de Sylvie Léger et Bernard Sesé

Gallimard, 1980

 

 

SG