21 juin 2015 7 21 /06 /juin /2015 07:52

 

Je suis le ciel du chêne, la charpente

D'un firmament de feuilles qui parlent ensemble.

Des songes des nuages me traversent ; les oiseaux

N'abusent pas de ma science : qu'ai-je connu ?

Que sais-je aux jours de l'amplitude verte en mon feuillage ?

Lorsque je pressens l'automne, aux indices

Qui se répandent : le chant des grives

Sur les éteules aiguisées que la chaleur relègue

À la vétuste librairie des saisons oublieuses,

L'empiètement du lit des herbes par les feuilles

Bordée de flammes, l'hésitation des roses

Sur les sol meuble, au bas des murs où de frileux soleils

Lissent leur cape, avant de s'éloigner

Sans conquérir, j'éprouve de toute ma patience

Qu'il faut enfouir l'encens des nues dans les racines,

Et dépouiller la pourpre qui fut mon manteau.

 

Le temps de rendre encore la justice entre l'ombre

Et le jour, lorsque la nuit s'allonge.

Sur les degrés du soir, lorsque le froid monte aux terrasses émues,

Les vents déjà, les vents, par les soirs bleus se ruent

Pour réveiller la tempête endormie de mes branches.

 

Je sais rendre à qui me confie le pouvoir,

Le sceptre de mes bras gourds, l'étoile de vigie

Qui annonçait l'été de sa lueur d'opale, un rossignol

Dont le chant solitaire n'a pas encore d'autre témoin

Que le silence émerveillé de mon feuillage, sa voix

Ne fut jamais la mienne, mais celle qui me hante — un autre parle,

Certains le nomment l'inspiré, parmi d'autres murmures.

 

Je laisse choir le vêtement du sacre à terre.

Nous irons nus, le torse ceint d'un pagne

Blanc, l'écorce flagellée de vents, un diadème de gui, presque d'épines,

Au faîte de mes branches. Qu'ai-je à craindre,

Pourtant, si je suis innocent de la gloire

Qu'on me reproche, serviteur

Humilié sous les crachats de vent ?

Certains ont dit — qui veut les croire, — tes paroles

Sont belles, jugez-moi

Sur les écrits des feuilles qui me furent données, sur l'or

De mes décrets : j'ai rendu la justice

Non pas selon l'aigreur

Qui tord la bouche aux bises qui s'amassent,

Mais selon d'autres pitiés qui ne sont nées de moi : la compassion

De mon feuillage abrite de la foudre un peuple calme

Pendant que la pluie chaude et bleue d'août belliqueux

Jette son tintamarre de hallebardes sur les hardes des mares.

 

Vous savez, dirigée vers l'azur, ma cime, je n'ai jamais caché

Quelle douceur au ciel je guette, lorsque paraît l'Est

L'aube aux falaises grises,

Appelant le soleil de mes sources qui bruissent,

Par grands oiseaux candides et cachés.

Je ne craindrai ni l'hiver qui s'approche

Avec la faux de ses corbeaux criards, ni le culte

Du gui sur mes branches païennes,

Et s'il faut que je meure, je lègue en guise de royaume,

La majesté de mon assise — l'espérance,

Par quoi se sont unies à la ténèbre aimée

Mes racines, ma sève.

 

 

 

Philippe Delaveau

Le Veilleur amoureux

précédé d'Eucharis

Gallimard, 2009

 

SG