15 avril 2017 6 15 /04 /avril /2017 11:13

 

Je suis le cerisier aux branches basses,

Aux veines saillantes, aux muscles, sous la peau vieille,

Décharnés. L'extrémité de mes bras tremble, un sang gommeux

Et transparent s'écoule de ma chair blessée. Le vent

Panse mes plaies d'un geste trop rapide, mais sa caresse

Est douce à mon feuillage.

Je tends mes doigts aux flûtes de la pluie,

Et quand Novembre couche à terre ma parure,

Je guette dans la nuit le signe proche d'une étoile.

 

J'ai oublié l'été, l'automne se retire. Il faut pour tant de fruits

Que se meurent les branches, telle est la loi de rédemption

Dans la tombe secrète et grave de la terre. Les feuilles tombent,

Est-il venu le temps de gloire pour la mort, son règne sur les champs ?

Les heures s'accomplissent au gré de l'eau qui file,

Les vergers lèveront leur panier vide encore. La campagne

N'ose pas accueillir la promesse à tant de signes éclatants : fulgurations fébriles,

Allongement du jour, commémorent l'éclair qui brisa portes et tombeaux.

Qui marche sur l'harmonie chétive des pétales ? Qui traverse

Le temps et la matière aveugle de l'étendue ? Que cherchez-vous,

Volages vents de peu de foi, fleuves instables, miroirs

Du lac où l'eau boueuse est infestée d'indociles pinceaux ? Écoutez

Qui s'éveille : là-bas, quelqu'un vient de vaincre la mort, une secousse d'aube

A jailli de la nuit. Rayons avides sous l'argent des fleuves, les poissons

De toujours savent l'ordre des nuits dans le silence, l'oiseau

Dans le nid de l'aurore exalte sa liesse, et le soir la chuchote

En ce murmure impénétrable où le secret se dit, mêlé d'ombre et de feuilles,

Tandis que les paroles se dispersent. Nous assistons

Aux changements de la grande saison sans comprendre, ni voir

Se revêtir les arbres de surplis. Une cérémonie

Dans le consentement de la matière.

 

L'argile se souvient des vestiges sacrés, lorsque l'homme s'éveille

Pour la première fois. Le fleuve, que sa face,

Sur l'eau de l'origine s'est penchée. Connaissance

Terrible des glaciers, des roches hautes, des lacs de l'altitude.

Secret ravissement des nues : tout retentit du geste

Qui arrache à la terre une conscience vive.

Empreinte de grandeur, fragile mémorial des ces commencements

Où plane la lumière d'Élohim — poussière de sa gloire.

Même les sociétés des arbres veillent ce souvenir : les fleurs de neige

Déplient sur les jardins leurs ailes éblouies

Et les velours du soir luisent de ce prodige.

Il m'est si doux de consentir. Tout m'a quitté : le jour et sa clameur,

Les tisons de mes feuilles, puisque le feu s'éteint ; l'or têtu de l'abeille

Et l'étoile ravie par la déclivité des ciels. Je consens à la mort.

 

J'accepte d'oublier le choral des cerises, la fugue

De l'été, de branche en branche, sur les cinq lignes enchantées

De la sonate volubile, les croches, doubles croches de mes cerises,

L'exultet éclatant des vertes feuilles vertes,

Et que je fus choisi pour porter la lumière.

N'en fut-il pas ainsi de tout arbre ? La gloire

N'était pas notre bien, ni l'heure notre vœu,

Adoptés seulement, fils promis à l'outrage, puisque le temps

Ne nous est pas soumis, mais nous arrache

Les fibres de l'ardeur native : mort, tu n'as pas de victoire.

 

Je suis plus assuré que le rocher qui n'entend pas le cri.

Le rien sera porte-étendard, et le printemps, dans le jardin,

Comme l'ange au tombeau, interroge les femmes :

Qui cherchez-vous ? Je suis

Par la grâce de qui se lève et non selon ma loi.

Celui qui dresse à l'Orient sa main pour éveiller l'aurore

Qui m'éveille, a dépouillé le jour de ses ténèbres.

Et la neige annonçait les transparences de la nuit,

La neige étincelait d'aube et de fleurs : un signe pur.

 

Blanche est ma nuit très blanche, comme la robe de l'archange,

Au jour de la joyeuse annonce au secret du verger.

En moi un peuple mort

Se lève et salue l'aube, et quand le figuier sec

N'est plus, il a fait que je suis.

 

 

 

 

Philippe Delaveau

Le Veilleur amoureux

précédé d'Eucharis

Gallimard, 2009

SG