28 août 2017 1 28 /08 /août /2017 11:47

 

Je ne suis pas
Une addition d’arbres.

Le chat-huant le sait,
Le répète,

Lui qui est ma voix,
Le meilleur de mes voix



              ⃰
 

Je ne suis pas l’ombre.

Il y a partout
De ces choses qui sont
Ou qui font de l’ombre.



              ⃰

 

Moi je serpente,
Je navigue

À travers du fluide,
Sur du solide
Ou du presque solide.

Je vais.



              ⃰
 

En moi,
Ce n’est pas si fluide

En moi, l’air lui-même
Est un peu opaque.



              ⃰
 

Je suis du silence.
Je suis une amphore de silence.

Je suis du silence
Qui impose du silence.



              ⃰
 

Les fougères diront
Que je suis de l’humidité.

Je suis une humidité
Qui se plaît à creuser.



              ⃰
 

Je suis comme j’étais
Il y a des millénaires.

Les amoureux le savent
Sans le savoir.

En moi ils aiment
Comme nulle part ailleurs.

Ils s’aiment
Depuis l’origine.



              ⃰
 

J’ai toujours l’air de dormir
Et je ne dors jamais.

Je veille sur les planètes,
Mes contemporaines.



              ⃰
 

Je frémis
À la pensée de ce que je suis.

Je crois que ce sont les hommes
Qui m’ont appris à frémir,

Eux qui me traversent
Non sans malaise,

Qui me saccagent.



              ⃰
 

Je me vois forêt
Couvrant la terre entière,

Étouffant les cris.



              ⃰
 

En attendant,
Je suis ce que suis,

Un empire
Entre des républiques remuantes.



              ⃰
 

J’ai mes bêtes.
Elles me comprennent,

Du lièvre à la coccinelle,
Du chevreuil à la fourmi.

Elles se voient perdues
Quand elles me quittent,
Quand on m’abat.



              ⃰
 

On ne m’empêchera pas
De croire que je domine.

Que je ne sache pas quoi
Importe peu.

C’est quelque chose
Qui a rapport avec le temps.

Avec la profondeur aussi.



              ⃰
 

Vous n’êtes pas
Obligés de me croire,

Je ne cherche pas à convaincre.

Les millénaires m’ont appris à vivre
Dans mes dimensions, mes propriétés,

À rester ouverte à tout
En me vivant moi-même.



              ⃰
 

Les hommes peuvent
Abattre de mes arbres,

Ils peuvent
Nettoyer mes sous-bois,

Je reste
Ou redeviens pareille



              ⃰
 

 

Un océan

Parfois m'appelle.

 

Pour quoi faire ?

 

Avec lui

Je n'ai rien de commun

 

Que la satisfaction

De se savoir.

 

 

              ⃰

 

 

Peut-être suis-je l'aile

De quelque chose,

 

L'agrès d'un navire.

 

Je préfère penser

Que je suis la forêt,

 

Douce aux ramiers,

Aux sangliers,

 

Douce à la seconde

Qui s'approche.

 

 

              ⃰

 

 

Je me cherche

Et me trouve

Dans ma moiteur.

 

 

              ⃰

 

 

Je n'ai rien dit

De mes rapports

Avec le vent.

 

Je n'aime pas

Perdre mon temps —

 

Et lui m'en prend.

 

       

 



Guillevic
Motifs

Gallimard, 1987

SG