31 août 2017 4 31 /08 /août /2017 19:40

 

 

LUCRÈCE

 

Que fais-tu là, Tityre, amant de l’ombre à l’aise sous ce hêtre, à perdre tes regards dans l’or de l’air tissu de feuilles ?

 

 

TITYRE

 

Je vis. J’attends. Ma flûte est prête entre mes doigts, et je me rends pareil à cette heure admirable. Je veux être instrument de la faveur générale des choses. J’abandonne à la terre tout le poids de mon corps : mes yeux vivent là-haut, dans la masse palpitante de la lumière. Vois, comme l’ARBRE semble au-dessus de nous jouir de la divine ardeur dont il m’abrite : son être en plein désir, qui est certainement d’essence féminine, me demande de lui chanter son nom et de donner figure musicale à la brise qui le pénètre et le tourmente doucement. J’attends mon âme. Attendre est d’un grand prix, Lucrèce. Je sentirai venir l’acte pur de mes lèvres et tout ce que j’ignore encore de moi-même épris du Hêtre va frémir. Ô Lucrèce, est-ce point un miracle, qu’un pâtre, un homme oubliant un troupeau, puisse verser aux cieux la forme fugitive et comme l’idée nue de l’Arbre et de l’instant ?

 

 

LUCRÈCE

 

Il n’est, Tityre, il n’est miracle ni prodige que l’esprit, s’il le veut, ne puisse pas réduire à sa propre énigme naïve... Moi, je pense ton arbre, et le possède à ma façon.

 

 

TITYRE

 

Mais toi, tu fais profession de comprendre les choses : tu rêves sur ce hêtre d’en savoir beaucoup plus qu’il n’en pourrait savoir lui-même, s’il eût une pensée qui l’induisît à croire se saisir... Moi, je ne veux savoir que mes moments heureux. Mon âme aujourd’hui se fait arbre. Hier, je la sentis source. Demain ?... M’élèverai-je avec la fumée d’un autel, ou tiendrai-je au-dessus des plaines, l’altitude, dans le sentiment de puissance du vautour sur ses lentes ailes, le sais-je ?

 

 

LUCRÈCE

 

Tu n’es donc que métamorphoses, Tityre...

 

 

TITYRE

 

C’est à toi de le dire. Je te laisse la profondeur. Mais, puisque cette masse d’ombre t’attire comme une île de fraîcheur au milieu du feu de ce jour, arrête et cueille l’instant. Partageons-nous ce bien, et faisons entre nous l’échange de ta connaissance de cet Arbre, avec l’amour et la louange qu’il m’inspire... Je t’aime, l’Arbre vaste, et suis fou de tes membres. Il n’est fleur, il n’est femme, grand Être aux bras multipliés, qui plus que toi m’émeuve et de mon cœur dégage une fureur plus tendre.. Tu le sais bien, mon Arbre, que dès l’aube je te viens embrasser : je baise de mes lèvres l’écorce amère et lisse, et je me sens l’enfant de notre même terre. À la plus basse de tes branches, je pends ma ceinture et mon sac. De tes ombres touffues, un gros oiseau soudain s’envole avec fracas et fuit d’entre tes feuilles, épouvanté m’épouvantant. Mais l’écureuil sans peur descend et se hâte vers moi : il vient me reconnaître. Tendrement naît l’aurore, et toute chose se déclare. Chacune dit son nom, car le feu du jour neuf la réveille à son tour. Le vent naissant bruit dans ta haute ramure. Il y place une source, et j’écoute l’air vif. Mais c’est Toi que j’entends. Ô langage confus, langage qui t’agites, je veux fondre toutes tes voix ! Cent mille feuilles mues font ce que le rêveur murmure aux puissances du songe. Je te réponds, mon Arbre, je te parle et te dis mes secrètes pensées. Tout de ma vérité, tout de mes voeux rustiques : tu connais tout de moi et les tourments naïfs de la plus simple vie, la plus proche de toi. Je regarde alentour si nous sommes bien seuls, et je te confie ce que je suis. Tantôt, je me confesse haïssant Galatée ; tantôt, un souvenir me faisant délirer, je te tiens pour son être, et deviens un transport qui veut follement feindre, et joindre et prendre et mordre autre chose qu’un songe : une chose qui vit... Mais, d’autres fois, je te fais dieu. Idole que tu es, ô Hêtre, je te prie. Pourquoi non ? Il y a tant de dieux dans nos campagnes. Il en est de si vils. Mais toi, quand s’apaise le vent, et que la majesté du Soleil calme, écrase, illumine tout ce qui est dans l’étendue, toi, tu portes sur tes membres divergents, sur tes feuilles innombrables, le poids ardent du mystère de midi ; et le temps tout dormant en toi ne dure que par l’irritante rumeur du peuple des insectes... Alors, tu me parais une sorte de temple, et il ne m’est de peine ni de joie que je ne dédie à ta sublime simplicité.

 

 

LUCRÈCE

 

Ô virtuosité ! Tu frémis à merveille. Je t’écoute et t’admire...

 

 

 

TITYRE

 

Non. Tu ne le saurais. Tu souris de mon Arbre et tu songes au tien. Ma flûte n’est pour toi qu’un jouet de la brise, quand la brise s’emprunte aux lèvres d’un mortel : elle ride l’instant, elle amuse l’ouïe. Mais pour l’âme puissante et profonde, qu’est-elle ? Elle est à peine plus qu’un parfum soupçonné. Ma voix ne suit qu’une ombre de pensée. Mais pour toi, grand Lucrèce, et ta secrète soif, qu’est-ce que la parole, une fois qu’elle chante ? Elle y perd le pouvoir de poursuivre le vrai... Oui, je sais ce que vaut ce que m’enseigne l’Arbre. Il me dit ce qu’il veut que je veuille sentir. Je change ce que j’aime en délices secondes, et j’abandonne à l’air ce qui me vient des Cieux. Rien de plus, rien de moins... Va, je n’espère pas que mon plaisir épuise autre chose que moi, simple comme je suis. Mais toi, le front chargé des ombres que tu formes, dans l’espoir d’un éclair qui frapperait les dieux, tu te fais tout esprit, et clos à la lumière, tes yeux cherchent en toi l’être de ce qui est. Ce qui paraît au jour n’est rien pour ta raison, et ce qu’au vent léger notre arbre balbutie, le doux frémissement de la cime effleurée, l’ample hésitation de toute la ramure, et tout son peuple ailé pépiant sans souci, que t’importe ? Tu veux la nature des choses...

 

 

LUCRÈCE

 

Ce grand Arbre pour toi n’est que ta fantaisie. Tu crois l’aimer, Tityre, et ne fais que d’y voir ton caprice charmant que tu revêts de feuilles. Tu n’aimes que ton hymne et tu me plais ainsi. Au Hêtre solennel, tu prends de quoi chanter, les remous de sa forme et ses oiseaux sonores, son ombre qui t’accueille au cœur brûlant du jour, et tout favorisé des Muses, tu célèbres sur ton frêle roseau, les charmes du géant.

 

 

TITYRE

 

Eh bien, chante toi-même et dicte à la nature, à la terre, aux taureaux, aux roches, à la mer ; donne des lois à l’onde et des formes aux fleurs ! Pense pour l’univers, monstre privé de tête, qui se cherche dans l’homme un songe de raison ; mais ne dédaigne pas le simple qui t’écoute. Ouvre-lui les trésors des ténèbres du vrai. Que sais-tu de ce hêtre, un peu plus que nous autres ?

 

 

LUCRÈCE

 

Regarde bien d’abord ces forces brutes, le bois puissant de ces membres tendus : la vie a fait cette matière pleine, de quoi porter le poids d’un aquilon et tenir ferme au passage des trombes ; l’eau de la terre épaisse et maternelle, pendant des ans profondément puisée, produit au jour cette substance dure...

 

 

TITYRE

 

Dure comme la pierre, et qu’on sculpte comme elle.

 

 

LUCRÈCE

 

Qui s’achève en rameaux qui s’achèvent en feuilles, et les faines enfin, fuyant de toutes parts, disperseront la vie...

 

 

TITYRE

 

Je vois ce que tu dis.

 

 

LUCRÈCE

 

Vois donc dans ce grand être une sorte de fleuve.

 

 

TITYRE

 

Un fleuve ?

 

 

LUCRÈCE

 

Un fleuve tout vivant de qui les sources plongent dans la masse obscure de la terre les chemins de leur soif mystérieuse. C’est une hydre, ô Tityre, aux prises avec la roche, et qui croît et se divise pour l’étreindre ; qui de plus en plus fine, mue par l’humide, s’échevèle pour boire la moindre présence de l’eau imprégnant la nuit massive où se dissolvent toutes choses qui vécurent. Il n’est bête hideuse de la mer plus avide et plus multiple que cette touffe de racines, aveuglément certaines de progrès vers la profondeur et les humeurs de la terre. Mais cet avancement procède, irrésistible, avec une lenteur qui le fait implacable comme le temps. Dans l’empire des morts, des taupes et des vers, l’œuvre de l’arbre insère les puissances d’une étrange volonté souterraine.

 

 

TITYRE

 

Quelles merveilles tu me contes, ô Lucrèce !... Mais te dirai-je à quoi je songe, en t’écoutant ? Ton arbre insidieux, qui dans l’ombre insinue sa vivace substance en mille filaments, et qui puise le suc de la terre dormante, me rappelle...

 

 

LUCRÈCE

 

Dis-le.

 

 

TITYRE

 

Me rappelle l’amour.

 

 

LUCRÈCE

 

Pourquoi non ? Dans ton entendement, vers ton âme de pâtre, ce que je dis pénètre et trouve son écho. Ma parole, Tityre, a donc touché ce point, ce nœud profond de l’être, où l’unité réside et d’où rayonne en nous, éclairant l’univers d’une même pensée, tout le trésor secret de ses similitudes...

 

 

TITYRE

 

Je ne sais... Ton propos m’est obscur, ô Lucrèce.

 

 

 

LUCRÈCE

 

Je m’entends. Il suffit. Parle donc à ton aise, et d’amour, si tu veux. Mais chante-moi plutôt cette métamorphose... Comment, dans ton esprit, une plante croissante te fit songer d’amour, ce besoin de plaisir ?

 

 

TITYRE

 

Plaisir ? L’amour n’est point de si simple substance.

 

 

LUCRÈCE

 

Que veux-tu qu’il soit mieux qu’universel instinct ? Il n’est qu’un aiguillon forgé par le destin.

 

 

TITYRE

 

Aiguillon !... Et tu dis que mon âme est d’un pâtre !... Aiguillon !... Tu n’en fais que le dard d’un bouvier ! L’amour que tu conçois n’est que l’amour des boucs et des bêtes des bois. Ces brutes, par accès, ivres de leur semence, cherchent hideusement, dans leur chaude saison, à délivrer leur chair de ce vivant poison. Ils aiment sans amour au hasard des rencontres. Je le sais bien, berger qui s’en mêle parfois, et compose à son gré le mâle et la femelle, quand il voudrait avoir des chevreaux de son choix.

 

 

LUCRÈCE

 

Et voici le destin traversé par Tityre... Tu mets les mains dans l’ombre où tâtonne le sort... Tu triches...

 

 

TITYRE

 

N’est-ce point l’affaire des humains, dont tout l’esprit qu’ils ont tourmente la nature, embarrasse leur vie et veut tromper la mort ?

 

 

LUCRÈCE

 

Ne va pas t’égarer sous mes treilles abstraites. Laisse-moi l’aphorisme et les raisonnements. J’attends l’arbre et l’amour que tu te plais à joindre. Chante-moi, si tu veux, des choses de ton cru. Tandis qu’à tes chansons, mon oreille se fie, je crains d’être sans goût pour ta philosophie.

 

 

TITYRE

 

Écoute donc. Voici ce qui me vient :

 

    AMOUR n’est rien qu’il ne croisse à l’extrême :

    Croître est sa loi ; il meurt d’être le même,

    Et meurt en qui ne meure point d’amour.

    Vivant de soif toujours inassouvie,

    Arbre dans l’âme aux racines de chair

    Qui vit de vivre au plus vif de la vie

    Il vit de tout, du doux et de l’amer

    Et du cruel, encor mieux que du tendre.

    Grand Arbre Amour, qui ne cesses d’étendre

    Dans ma faiblesse une étrange vigueur,

    Mille moments que se garde le cœur

    Te sont feuillage et flèches de lumière !

    Mais cependant qu’au soleil du bonheur

    Dans l’or du jour s’épanouit ta joie,

    Ta même soif, qui gagne en profondeur,

    Puise dans l’ombre, à la source des pleurs...

 

 

LUCRÈCE

 

Ce ne sont point des vers. Ceci tient de l’énigme.

 

 

TITYRE

 

J’improvisai. Ce n’est qu’un premier temps d’un poème futur. Ce que tu dis naguère au sujet de cet Arbre m’a fait songer Amour. L’Arbre et l’Amour, tous deux, peuvent dans nos esprits se joindre en une idée. L’un et l’autre sont chose qui, d’un germe imperceptible née, grandit et se fortifie, et se déploie et se ramifie ; mais autant elle s’élève vers le ciel (ou vers le bonheur) autant doit-elle descendre dans l’obscure substance de ce que nous sommes sans le savoir.

 

 

LUCRÈCE

 

Notre terre ?...

 

 

TITYRE

 

Oui... Et c’est là, au sein même des ténèbres dans lesquelles se fondent et se confondent ce qui est de notre espèce, et ce qui est de notre matière vivante, et ce qui est de nos souvenirs, et de nos forces et faiblesses cachées, et enfin ce qui est le sentiment informe de n’avoir pas toujours été et de devoir cesser d’être, que se trouve ce que j’ai nommé la source des larmes : L’INEFFABLE. Car, nos larmes, à mon avis, sont l’expression de notre impuissance à exprimer, c’est-à-dire à nous défaire par la parole de l’oppression de ce que nous sommes...

 

 

LUCRÈCE

 

Tu vas loin pour un pâtre. Tu pleures donc toujours ?

 

 

TITYRE

 

Je puis toujours pleurer. Et, pâtre que je sois, j’ai observé qu’il n’est point de pensée qui, poursuivie jusqu’au plus près de l’âme, ne nous conduise sur les bords privés de mots, ces bords muets, où subsistent seules la pitié, la tendresse et la sorte d’amertume, que nous inspire ce mélange d’éternel, de fortuit, et d’éphémère, notre sort.

 

 

LUCRÈCE

 

Et c’est donc à quoi tu médites, quand tu passes les nuits de l’été, à veiller ton troupeau qui dort, tandis que tout un bétail d’astres, harcelé çà et là, sur l’horizon, par le silencieux éclair, ou traversé par le vol imprévu de météores, semble paître le temps, et, comme pas à pas un troupeau broute son chemin, brouter l’avenir sans répit ?

 

 

TITYRE

 

Que faire ? À cette heure nocturne, l’Arbre semble penser. Il est un être d’ombre. Les oiseaux endormis le laissent seul vivant. Il frissonne en soi-même : on dirait qu’il se parle. La peur habite en lui, comme elle fait en nous, quand nous sommes tout seuls, la nuit, avec nous-mêmes, et tout à la merci de notre vérité.

 

 

LUCRÈCE

 

Il est vrai : nous n’avons à craindre que nous-mêmes. Les dieux et les destins ne peuvent rien sur nous que par la trahison de nos fibres sensibles. Sur l’âme inférieure ils règnent lâchement ; leur puissance n'est point l’acte de la Sagesse ; mais la divinité trouve en de faibles corps, pour suprême argument, la torture du sage.

 

 

TITYRE

 

Mais le feu n’est-il point la fin même de l’Arbre ? Quand son être devient tout atroce douleur, il se tord ; mais se fait lumière et cendre pure, plutôt que de pourrir, miné par l’eau croupie, rongé par la vermine...

 

 

LUCRÈCE

 

Tityre, entre les maux, choisis, si tu le peux ! Mieux vaut n'y point penser ; quoi de plus inutile ? Car ils sont, quand ils sont, assez clairs par eux-mêmes... Mais si j’étais pour toi le compagnon des nuits, invisibles tous deux dans l’ombre au pied de l’Arbre, réduits à nos deux voix, réduits à un seul être qu’écrase mêmement le fardeau de tant d’astres, je te dirais, te chanterais ce que me chante, et dit, et m’impose dans l’âme ma contemplation intérieure de l’Idée de la Plante.

 

 

TITYRE

 

Je t’écouterais religieusement dans la nuit ; je perdrais le sentiment de mon ignorance ; je ne comprendrais pas tout ce que tu dirais, mais je l’aimerais tellement, avec un si grand désir que cela soit la vérité, avec un si grand ravissement de l’esprit, que je ne puis concevoir bonheur plus sûr, moments plus incorruptibles...

 

 

LUCRÈCE

 

L’être qui s’émerveille est beau comme une fleur.

 

 

TITYRE

 

Excuse-moi : je n’ai pu me tenir de t’interrompre tandis que tu parlais de cette Idée de la Plante...

 

 

LUCRÈCE

 

Ne vois-tu pas que chaque plante est œuvre, et ne sais-tu pas qu’il n’y a point d’œuvre sans idée ?

 

 

TITYRE

 

Mais je ne vois d’auteur...

 

 

LUCRÈCE

 

L’auteur n’est qu’un détail à peu près inutile.

 

 

TITYRE

 

Tu me confonds... Tu prends Tityre pour jouet !... Mais je suis animal raisonnable, et je sais comme toi que tout requiert ta cause. Tout ce qui est, fut fait ; tout suppose quelqu’un, homme ou divinité, une cause, un désir, une puissance d’acte...

 

 

LUCRÈCE

 

Es-tu bien sûr que rien ne puisse être par soi, sans cause, sans raison, sans fin qui le précède ?

 

 

TITYRE

 

Bien sûr.

 

 

LUCRÈCE

 

Rêves-tu quelquefois ?

 

 

TITYRE

 

Avant toutes les aubes.

 

 

LUCRÈCE

 

Comme sur le granit de l’illustre statue agit le jour naissant qui le fait résonner, ainsi Memnon-Tityre à l’aurore improvise en lui seul, pour soi seul, des contes merveilleux... Mais tes rêves, Tityre, sont-ils de quelque prix ? Valent-ils au réveil d’avoir été rêvés ?

 

 

TITYRE

 

Il en est de si beaux... Il en est de si vrais !... Il en est de divins... Et d’autres tout sinistres... Si étranges, parfois, que je les crois formés pour quelque autre dormeur, comme si, dans la nuit, ils se trompaient d’absent et d’âme sans défense... Il en est de cruels d’avoir été trop doux : tel bonheur se déchire au moment qu’il me comble, et m’abandonne au jour sur la rive du vrai... Toute ma chair encore est vibrante d’amour, mais l’esprit se refuse, et froidement contemple la palpitation mourante de son corps... Du reptile tranché, les deux tronçons se tordent...

 

 

LUCRÈCE

 

Ainsi, tu n’étais donc qu’un spectateur contraint à subir le spectacle. Mais qui, dis-moi, qui donc soit l’auteur de ce drame ?

 

 

TITYRE

 

L’auteur... Je n’en sais point. Je ne trouve personne.

 

 

LUCRÈCE

 

Toi ?

TITYRE

 

Assurément pas moi, car ces jeux du sommeil ne peuvent se former que je ne sois exclu de leurs arrangements : sans quoi, point de terreurs, de surprise ou de charmes.

 

 

LUCRÈCE

 

Il n’y a donc point d’auteur. Tu le vois bien, Tityre ; une œuvre sans auteur n’est donc point impossible. Nul poète pour toi n’ordonna ces phantasmes, et toi-même jamais n’aurais tiré de toi ni ces délices, ni ces abîmes de tes songes... Point d’auteur... Il est donc des choses qui se forment d’elles-mêmes, sans cause, et se font leur destin... C’est pourquoi je rejette aux besoins enfantins de l’esprit des mortels la logique ingénue qui veut trouver en tout un artiste et son but, bien distincts de l’ouvrage. L’Homme, naïf devant toute chose qu’il voit, sur terre ou dans les cieux, astres, bêtes, saisons, apparences de règles, semblants de prévoyance heureuse ou d’harmonie, interroge : Qui fit ceci ? Qui l’a voulu ? Croyant qu’il doit tout comparer à ces quelques objets qui sortent de nos mains : nos vases, nos outils, nos demeures, nos armes, à tous ces composés de matière et d’esprit qu’enfantent nos besoins...

 

 

TITYRE

 

Mais toi, penses-tu mieux saisir la nature des choses ?

 

 

LUCRÈCE

 

Je tente d’imiter le mode indivisible... Ô Tityre, je crois que dans notre substance se trouve à peu de profondeur la même puissance qui produit mêmement toute vie. Tout ce qui naît dans l’âme est la nature même...

 

 

TITYRE

 

Quoi, tout ce qui nous vient serait essentiel ?

 

 

LUCRÈCE

 

Non tout ce qui nous vient, mais bien ce venir même. Je te le dis, Tityre, entre tout ce qui vit existe un lien secret, une similitude, qui engendre aussi bien la haine que l’amour. Le semblable caresse ou dévore un semblable. Soit qu’il mange l’agneau, soit qu’il couvre la louve, le loup ne peut que faire ou refaire du loup.

 

 

TITYRE

 

Mais toi, pourrais-tu faire ou refaire de l’Arbre ?

 

 

LUCRÈCE

 

Je t’ai dit que je sens naître et croître en moi-même une vertu de Plante, et je sais me confondre à la soif d’exister du germe qui s’efforce et qui procède vers un nombre infini d’autres germes à travers toute une vie de plante...

 

 

TITYRE

 

Permets que je t’arrête... Une question me vient.

 

 

LUCRÈCE

 

Ce que j’allais te dire (peut-être te chanter) eût, je pense, tari la source de paroles qui surgit tout à coup du fond de ton esprit. Mais parle !... Si je te demandais d’attendre, tu t’écouterais intérieurement toi-même, avec complaisance, au lieu de m’écouter.

 

 

TITYRE

 

Oui, ne penses-tu pas, ô Sage que tu es, que notre connaissance de quelque chose que ce soit est imparfaite si elle se réduit à la notion exacte de cette chose, si elle se borne à la vérité, et étant parvenue à changer la vue naïve en idée nette et en pur résultat d’examens, d’expériences, et de toutes les observances de forme qui éliminent l’erreur ou l’illusion, elle s’en tient à cette perfection ?

 

 

LUCRÈCE

 

Que te faut-il de plus que ce qui est ? Et le vrai n'est-il pas la frontière naturelle de l’intelligence ?

 

 

TITYRE

 

Je crois bien, quant à moi, que la réalité, toujours infiniment plus riche que le vrai, comprend sur tout sujet et en toute matière, la quantité de méprises, de mythes, de contes et de croyances puérils que produit nécessairement l’esprit des hommes.

 

 

LUCRÈCE

 

Et tu ne veux donc point que cette mauvaise herbe soit brûlée par les sages, exhalant une odeur agréable à Minerve ?

 

 

TITYRE

 

Que si tu la repiques et la cultives bien à part, elle cesse d’être mauvaise ; on peut lui trouver quelque usage. Mais voici mon propos de simple et d’ignorant. Une fois que l’on tient solidement le vrai, et que l’on ne craint plus de se perdre en de vaines lubies, la sagesse devrait revenir sur ses pas, reprendre et recueillir comme choses humaines tout ce qui fut créé, forgé, pensé, songé et cru, tous ces prodigieux produits de l’esprit nôtre, ces histoires magiques et monstrueuses qui naissent si spontanément de nous...

 

 

LUCRÈCE

 

Il est certain (et il est étrange, en effet), que le vrai ne puisse nous être connu par l’emploi de beaucoup d’artifices. Rien de moins naturel !

 

 

TITYRE

 

J’ai remarqué qu’il n’y a pas de chose au monde qui n’ait été ornée de rêves, tenue pour signe, expliquée par quelque miracle, et ceci d’autant plus que le souci de connaître les origines et les premières circonstances est plus naïvement puissant. Et c’est pourquoi sans doute, cette sentence fut prononcée par un philosophe dont je ne sais plus le nom : AU COMMENCEMENT ÉTAIT LA FABLE.

 

 

LUCRÈCE

 

N’est-ce pas moi-même qui l’ai dit ? Mais j’ai dit tant de choses que celle-ci est aussi bien de moi qu’elle ne l’est pas...

 

 

TITYRE

 

Tu es si riche !... Mais je reviens à mon propos, et par lui à notre ARBRE... Connais-tu la Merveilleuse Histoire de l’Arbre infini ?

 

 

LUCRÈCE

 

Non.

 

 

TITYRE

 

Et du cèdre chargé d’amour, tu ne sais rien ? Dans l’île Xiphos ?...

 

 

LUCRÈCE

 

J’ignore tout du cèdre et ne sais rien de l’île.

 

 

TITYRE

 

Et la plus étonnante ?

 

 

LUCRÈCE

 

J’ignore aussi la plus étonnante.

 

 

TITYRE

 

La plus étonnante histoire d’Arbres est bien celle de ces pommiers géants dont le fruit de l’un d’eux offrait à qui mordît sa pulpe fabuleuse une éternelle vie, cependant que le fruit de l’autre produisait à peine savouré, une étrange clarté dans l’esprit du mangeur : il sentait l’envahir une honte attachée aux choses de l’amour. Une rougeur subite enveloppait tout l’être et il ressentait sa nudité comme un crime et une brûlure...

 

 

LUCRÈCE

 

Que de bizarres combinaisons sont à l’aise dans ta mémoire, Tityre !

 

 

TITYRE

 

J’aime ce qui m’étonne et ne retiens que ce qui ne pourrait, dans un esprit de sage, exciter que l’oubli.

 

 

LUCRÈCE

 

Et cet arbre infini ?

 

 

TITYRE

 

Il fut, aux temps premiers, quand la terre était vierge, et l’homme encore à naître, et tous les animaux. La Plante était maîtresse et revêtait toute la figure du sol. Elle eût pu demeurer la seule et souveraine forme de vie, offrant à l’œil des dieux la splendeur variée des couleurs de saisons. Immobile par nature de chacun de ses individus, elle se déplaçait en tant qu’espèces, gagnant de place en place l’étendue. C’est par le nombre de ses germes (qu’elle prodiguait follement aux vents) qu’elle procédait et s’élargissait à la manière d’un incendie qui dévore tout ce qu’il trouve à dévorer ; et c’est là ce que feraient encore, sans l’homme et ses travaux, les herbes et arbustes. Mais ce que nous voyons n’est rien auprès de ce que fut cette puissance de conquête par bonds de semences ailées, en cet âge héroïque de la vigueur du végétal. Or (écoute ceci, Lucrèce) il arriva que l’un de ces germes, soit à cause de l’excellence de la terre où il tomba, ou de la faveur du soleil sur lui, ou par toute autre circonstance, grandit comme nul autre, et d’herbe se fit arbre, et cet arbre, prodige ! Oui ! Il semble qu’en lui une sorte de pensée et de volonté se forma. Il était le plus grand et le plus bel être sous le ciel, quand, pressentant peut-être que sa vie d’arbre ne tenait qu’à sa croissance et qu’il ne vivait que de grandir, il lui vint une sorte de folie de démesure et d’arborescence...

 

 

LUCRÈCE

 

Par quoi cet arbre était une sorte d’esprit. Le plus haut de l’esprit ne vit que de croissance.

 

 

TITYRE

 

Comme un athlète aux jambes écartées fait effet contre les colonnes entre lesquelles il est placé et les pousse non moins énergiquement de ses bras gonflés de vouloir, cet arbre devint le foyer de la plus puissante poussée et la forme de la force la plus tendue que la vie eût jamais produite, force énorme, mais insensible à chaque instant, qui peut soulever peu à peu un rocher gros comme une colline ou renverser un mur de citadelle. On dit qu’au bout de mille siècles, il couvrait de son ombre toute l’immense Asie...

 

 

LUCRÈCE

 

Quel empire mortel dut exercer cette ombre !...

 

 

TITYRE

 

Oui, l’Arbre souverain faisait la nuit sous soi. Nul rayon du soleil ne perçait son feuillage, dans l’épaisseur duquel tous les vents s’égaraient, et son front secouait les tempêtes adverses, comme les bœufs massifs font les vains moucherons. Les fleuves n’étaient plus, tant il puisait de sève à même ciel et terre. Dans l’azur sec dressant sa solitude intense, il était l’Arbre Dieu...

 

 

LUCRÈCE

 

C’est une merveilleuse aventure, Tityre.

 

 

TITYRE

 

Pardonne-moi. J’ai mis ce conte innocemment en travers des discours plus profonds et plus sages que tu m’allais tenir touchant notre propos.

 

 

LUCRÈCE

 

Je ne sais si je puis mieux dire qu’une Fable... Je voulais te parler du sentiment que j’ai, parfois, d’être moi-même Plante, une Plante, qui pense, mais ne distingue pas ses puissances diverses, sa forme de ses forces, et son port de son lieu. Forces, formes, grandeur, et volume, et durée ne sont qu’un même fleuve d’existence, un flux dont la liqueur expire en solide très dur, tandis que le vouloir obscur de la croissance s’élève, éclate, et veut redevenir vouloir sous l’espèce innombrable et légère des graines. Et je me sens vivant l’entreprise inouïe du Type de la Plante, envahissant l’espace, improvisant un rêve de ramure, plongeant en pleine fange et s’enivrant des sels de la terre, tandis que dans l’air libre, elle ouvre par degrés aux largesses du ciel des milliers verts de lèvres... Autant elle s’enfonce, autant s’élève-t-elle : elle enchaîne l’informe, elle attaque le vide ; elle lutte pour tout changer en elle-même, et c’est là son Idée !... Ô Tityre, il me semble participer de tout mon être à cette méditation puissante, et agissante, et rigoureusement suivie dans son dessein, que m’ordonne la Plante...

 

 

TITYRE

 

Tu dis que la Plante médite ?

 

 

LUCRÈCE

 

Je dis que si quelqu’un médite au monde, c’est la Plante.

 

 

TITYRE

 

Médite ?... Peut-être de ce mot le sens m’est-il obscur ?

 

 

LUCRÈCE

 

Ne t’en inquiète point. Le manque d’un seul mot fait mieux vivre une phrase : elle s’ouvre plus vaste et propose à l’esprit d’être un peu plus esprit pour combler la lacune.

 

 

TITYRE

 

Je ne suis pas si fort... Je ne sais concevoir qu’une plante médite.

 

 

LUCRÈCE

 

Pâtre, ce que tu vois d’un arbuste ou d’un arbre, ce n’est que le dehors et que l’instant offerts à l’œil indifférent qui ne fait qu’effleurer la surface du monde. Mais la plante présente aux yeux spirituels non point un simple objet de vie humble et passive, mais un étrange vœu de trame universelle.

 

 

TITYRE

 

Je ne suis qu’un berger, Lucrèce, épargne-le !

 

 

LUCRÈCE

 

Méditer, n’est-ce point s’approfondir dans l’ordre ? Vois comme l’Arbre aveugle aux membres divergents s’accroît autour de soi selon la Symétrie. La vie en lui calcule, exhausse une structure, et rayonne son nombre par branches et leurs brins, et chaque brin sa feuille, aux points même marqués dans le naissant futur...

 

 

TITYRE

 

Hélas, comment te suivre ?

 

 

LUCRÈCE

 

Ne crains pas, mais écoute : lorsqu’il te vient dans l’âme une ombre de chanson, un désir de créer qui te prend à la gorge, ne sens-tu pas ta voix s’enfler vers le son pur ? Ne sens-tu pas se fondre et sa vie et ton vœu, vers le son désiré dont l’onde te soulève ? Ah ! Tityre, une plante est un chant dont le rythme déploie une forme certaine, et dans l’espace expose un mystère du temps. Chaque jour, elle dresse un peu plus haut la charge de ses charpentes torses, et livre par milliers ses feuilles au soleil, chacune délirant à son poste dans l’air, selon ce qui lui vient de brise et qu’elle croit son inspiration singulière et divine...

 

 

TITYRE

 

Mais tu deviens toi-même un arbre de paroles...

 

 

LUCRÈCE

 

Oui... La méditation rayonnante m’enivre... Et je sens tous les mots dans mon âme frémir.

 

 

TITYRE

 

Je te laisse dans cet état admirable. Il me faut à présent rassembler mon troupeau. Prends garde à la fraîcheur du soir qui vient si vite.

 

 

 

 

 

Paul Valéry

Eupalinos

L'Âme et la Danse

Dialogue de l'Arbre

Gallimard, 1970

SG