4 avril 2010 7 04 /04 /avril /2010 14:04

 

Nous regardions nos arbres, c'était du haut

De la terrasse qui nous fut chère, le soleil

Se tenant près de nous cette fois encore

Mais en retrait, hôte silencieux

Au seuil de la maison en ruines, que nous laissions

A son pouvoir, immense, illuminée.

 

Vois, te disais-je, il fait glisser contre la pierre

Inégale, incompréhensible, de notre appui

L'ombre de nos épaules confondues,

Celle des amandiers qui sont près de nous

Et celle même du haut des murs qui se mêle aux autres,

Trouée, barque brûlée, proue qui dérive,

Comme un surcroît de rêve ou de fumée.

 

Mais ces chênes là-bas sont immobiles,

Même leur ombre ne bouge pas, dans la lumière,

Ce sont les rives du temps qui coule ici où nous sommes,

Et leur sol est inabordable, tant est rapide

le courant de l'espoir gros de la mort.

 

Nous regardâmes les arbres toute une heure.

Le soleil attendait, parmi les pierres,

Puis il eut compassion, il étendit

Vers eux, en contrebas dans le ravin

Nos ombres qui parurent les atteindre

Comme, avançant le bras, on peut toucher

Parfois, dans la distance entre deux êtres,

Un instant du rêve de l'autre, qui va sans fin.

 

 

Yves Bonnefoy

Ce qui fut sans lumière

Gallimard

SG