6 décembre 2010 1 06 /12 /décembre /2010 09:10

 

                         ANNE

 

L'arbre qui tend vers le ciel son feuillage

Où mille oiseaux chantent pour le soleil

L'hymne joyeux de la terre au réveil,

L'arbre puissant où la sève voyage,

Avant d'offrir à l'âme son envol,

Il fut d'abord la graine dans le sol,

L'infime espoir du grand appareillage.

 

Peuple modeste où la graine a germé,

L'amour caché depuis les origines

Dans le passé mystérieux s'enracine

Du sol secret au firmament charmé.

Je t'apprendrai la longue patience,

La tradition, la calme prescience

Des jours passés dans le bois enfermés.

 

 

 

 

                          JÉSUS

 

                Ô mère de ma mère,

                Je retiendrai ces mots.

                Les jours sont éphémères

                Mais la sève aux rameaux

                Porte puissance et vie.

                Rien ne sera perdu

                Et la cime ravie

                Sait tout ce qui est dû

                Aux forces de la terre ;

                Chaque feuille énumère

                Les jours qui ne sont plus

                Ô mère de ma mère.

 

 

 

                           MARIE

 

Lorsque le navire appareille,

C'est une forêt qui s'en va.

Dans ses membrures et ses mâts,

Le bois enferme ses merveilles,

L'odeur du cèdre et sapin,

Le chant de l'oiseau du matin

Et la feuille qui s'ensoleille.

 

Et quand l'homme se met en marche,

Il emporte un monde avec lui,

L'étoile qui jadis a lui,

Les promesses des patriarches.

Je t'apprendrai jour après jour

L'alliance du Dieu de l'amour,

Le secret du cœur comme une arche.

 

 

 

                           JÉSUS

 

                Mère, ô ma tendre mère,

                Ces mots touchent mon cœur.

                Lorsque va sur son erre

                Le bâtiment vainqueur,

                Sur la mer le navire

                Emporte la forêt

                De nos âmes qui virent.

                Sans toi rien ne serait.

                Les oiseaux qui chantèrent

                Suivent sur l'onde amère

                L'arche de nos secrets,

                Mère, ô ma tendre mère.

 

 

 

                            JOSEPH

 

Mais l'arbre est devenu compagnon de nos vies :

Voici la grande table où le couvert est mis,

Voici le bois poli, voici le bois soumis,

Les veines assouplies et la route suivie,

Les chaises, les volets, le coffre, l'établi,

Le bois sauvage et dur par mes mains ennobli,

La maison accueillante où l'amour nous convie.

 

Et la terre et le ciel en l'arbre se sont joints,

Et l'ombre et le soleil, et le sol et l'espace,

Je les ai chevillés, la maison les enchâsse.

J'ai monté la charpente, assemblé avec soin

Le plus humble chevron et la poutre faîtière.

Je t'apprendrai les mains, le corps et la matière,

La création vivante à conduire plus loin.

 

 

 

                                JÉSUS

 

                Ô maître charpentier,

                Tu m'enseignes le monde,

                Les secrets du métier,

                Le travail qui féconde

                Les jours et les saisons.

                Sous tes mains le bois chante

                La joie de la maison,

                Une douce oraison

                Après la mort violente.

                Il mourut. Il revit

                Entre tes mains aimantes.

                Sur ce chemin suivi

                De l'écorce à l'aubier,

                Mon cœur peut assurer

                Qu'à jamais je serai

                Le fils du charpentier.

               

 

 

ANNE, MARIE, JOSEPH

 

La patience de l'arbre est patience de l'homme ;

De la graine à la cime il fallut si longtemps.

Sombre est l'origine et pourtant

Un jour la ramure s'étend,

En elle vit le passé que nous sommes.

 

L'arbre est le cri jeté vers le ciel par la terre,

L'appel jailli du fond de notre obscurité

Vers l'espoir de l'immensité,

Il est l'arche où va s'abriter

L'aile fragile et tendre du mystère.

 

Au sein de la maison où nos cœurs se confondent,

Il est le bois soumis à l'effort quotidien,

Il est le bois qui se souvient

Et chacun de ses nœuds retient

Pour nous l'amour qui a créé le monde.

 

Ainsi jour après jour en cette humble demeure,

Tu soumettras le bois au pouvoir de tes mains,

Tu connaîtras le sort commun,

Le cœur secret des lendemains :

Pour que vive le bois il faut que l'arbre meure.

 

 

 

 

                             JÉSUS

 

                Il faut que l'arbre meure

                Pour que vive le bois.

                Je le sais, je le crois,

                Et lorsque viendra l'heure

                De mon ultime choix,

                Chantera la demeure

                Où par mon père et moi

         La charpente fut chevillée en croix.

 

 

 

 

ANNE, MARIE, JOSEPH

 

Pour que vive le bois il faut que l'arbre meure.

 

 

 

 

 

Jacques Charpentreau

La poésie dans tous ses états

Les Editions Ouvrières