20 mars 2011 7 20 /03 /mars /2011 08:17

 

Environ le printemps

(le 21 mars, + ou - x jours

(x variable - si x est proche de 365 on dit

« y a plu' d'saizon ! »

ou bien on dit

« printemps pourri ! »))

 

environ le printemps, disais-je

les arbres

n'ont plus pour seul vêtement

les moineaux

les feuilles

reviennent aux arbres

ou les arbres

retrouvent leurs feuilles

ça verdit

 

depuis quelques temps on les voyait

hésiter, tâter l'air,

ausculter les nuages

regarder leurs voisins du coin de l'œil

et puis d'un seul coup ça y est

ils se décident

 

environ le printemps

(ce sont les « à feuilles caduques » qui se lancent

que les Anglais appellent deciduous

à cause de leur esprit de décision

les « à feuilles persistantes »

qui n'ont plus rien à décider

font la gueule

avec leur pelage sale

de toutes les années de suie

urbaine)

 

sur les arbres

les bébés feuilles frissonnent

les petites feuilles tâtonnantes, fragiles, lentement

déplissées des bourgeons

la brise     les retient     tendrement     sur leur tiges

comme dit le powète

 

oui !

les feuilles s'élancent, prolifèrent

profuses

les arbres s'étalent, se regardent dans les fontaines

dans les fenêtres

dans les flaques

dans le bleu du ciel

et voilà

le printemps est fait

 

c'est comme ça que ça s'est passé

cette année-ci (mille neuf cent quatre-vingt -quatorze)

à Paris

au jardin des Tuileries

au jardin du Luxembourg

au parc Montsouris

au square des Blancs-Manteaux

au pied du Sacré-Cœur dans le square Saint-Pierre

j'ai vérifié

 

et je n'ai aucune raison de penser

qu'il en a été différemment

ailleurs

 

 

 

 

Jacques Roubaud

La forme d'une ville change plus vite,

hélas, que le coeur des humains

Gallimard