2 décembre 2011 5 02 /12 /décembre /2011 07:11

 

 

                                                  à André Fontainas

 

 

Tu penches, grand Platane, et te proposes nu,
                    Blanc comme un jeune Scythe,
Mais ta candeur est prise, et ton pied retenu
                    Par la force du site.

Ombre retentissante en qui le même azur
                    Qui t’emporte, s’apaise,
La noire mère astreint ce pied natal et pur
                    À qui la fange pèse.

De ton front voyageur les vents ne veulent pas ;
                    La terre tendre et sombre,
Ô Platane, jamais ne laissera d’un pas
                    S’émerveiller ton ombre !

Ce front n’aura d'accès qu'aux degrés lumineux
                    Où la sève l’exalte ;
Tu peux grandir, candeur, mais non rompre les nœuds
                    De l’éternelle halte !

Pressens autour de toi d'autres vivants liés
                    Par l’hydre vénérable ;
Tes pareils sont nombreux, des pins aux peupliers,
                    De l’yeuse à l’érable,

Qui, par les morts saisis, les pieds échévelés
                    Dans la confuse cendre,
Sentent les fuir les fleurs, et leurs spermes ailés,
                    Le cours léger descendre.

Le tremble pur, le charme, et ce hêtre formé,
                    De quatre jeunes femmes,
Ne cessent point de battre un ciel toujours fermé,
                    Vêtus en vain de rames.

Ils vivent séparés, ils pleurent confondus
                    Dans une seule absence,
Et leurs membres d'argent sont vainement fendus
                    À leur douce naissance.

Quand l’âme lentement qu’ils expirent le soir
                    Vers l’Aphrodite monte,
La vierge doit dans l’ombre, en silence, s’asseoir,
                    Toute chaude de honte.

Elle se sent surprendre, et pâle, appartenir
                    À ce tendre présage
Qu’une présente chair tourne vers l’avenir
                    Par un jeune visage…

Mais toi, de bras plus purs que les bras animaux,
                    Toi qui dans l’or les plonges,
Toi qui formes au jour le fantôme des maux
                    Que le sommeil fait songes,

Haute profusion de feuilles, trouble fier
                    Quand l’âpre tramontane
Sonne, au comble de l’or, l’azur du jeune hiver
                    Sur tes harpes, Platane,

Ose gémir !… Il faut, ô souple chair du bois,
                    Te tordre, te détordre,
Te plaindre sans rompre, et rendre aux vents la voix
                    Qu’ils cherchent en désordre !

Flagelle-toi !… Parais l’impatient martyr
                    Qui soi-même s’écorche,
Et dispute à la flamme impuissante à partir
                    Ses retours vers la torche !

Afin que l’hymne monte aux oiseaux qui naîtront,
                    Et que le pur de l’âme
Fasse frémir d’espoir les feuillages d’un tronc
                    Qui rêve de la flamme,

Je t’ai choisi, puissant personnage d’un parc,
                    Ivre de ton tangage,
Puisque le ciel t’exerce, et te presse, ô grand arc,
                    De lui rendre un langage !

Ô qu’amoureusement des Dryades rival,
                    Le seul poète puisse
Flatter ton corps poli comme il fait du Cheval
                    L’ambitieuse cuisse !…

— Non, dit l’arbre. Il dit : Non ! par l’étincellement
De sa tête superbe,
Que la tempête traite universellement
Comme elle fait une herbe !

 

 

 

 

Paul Valéry

Poésies

Gallimard, 1976

SG