10 février 2012 5 10 /02 /février /2012 07:12

 

Du massif ondoyant que sa tête domine
Le hêtre vers l'azur constamment s'achemine
Pour boire à pleins rameaux les rayons du soleil.
Chaque aube nouvelle, au lumineux réveil
De la nature, mère immortelle des sèves,
Son murmure encourage et prolonge nos rêves
Jusqu'à l'heure navrante où son cœur précieux
Vient rendre à nos foyers sa flamme prise aux cieux.

 

 

Vétéran des hameaux et doyen des collines,
Le châtaignier nourrit les hôtes des chaumines
Qui, dans la huche, n'ont que du pain de blé noir.
Lorsque tous les beaux jours sont morts, on peut le voir,
Prodigue fournisseur des plus modestes tables,
Tendre aux déshérités ses grands bras secourables
Et jusqu'à son dernier hiver offrir encor
Ses fruits que sauvegarde une cuirasse d'or.

 

 

Bien loin du sol fertile où le semeur moissonne,
Sur la cime des monts escarpés qu'il couronne
Le robuste sapin brave l'assaut du temps.
Il n'a jamais connu la splendeur du printemps
Et presque sans répit la neige l'importune.
Les flocons disparus, il suivra leur fortune
Et, quand ils se seront mêlés aux flots amers,
Il sera le grand mât, l'arbre mouvant des mers.

 

Majestueux rival du chêne altier, le frêne
Étale fièrement sa force souveraine
Et son vert pavillon, providence des nids ;
Mais pour le terrasser les bûcherons unis
Viendront un beau matin le frapper en cadence,
Car, si son bois manquait, on pourrait voir en France
Ce que, plaise au destin, jamais nous ne verrons,
Les charpentiers pleurer clans les bras des charrons.

 

Richesse des forêts, ornement de la plaine,
Trésor de l'humble ferme et du riche domaine,
L'orme patriarcal aspire à vivre vieux
Pour servir plus longtemps au plaisir de nos yeux.
S'il meurt, consolons-nous : il renaîtra cohorte
Grâce à ses fruits pourvus d'une aile qui transporte,
Pour décorer les champs et parer les hameaux,
La graine qui contient un peuple de rameaux.

 

 

Au pays des frimas, dont il est la parure,
Le bouleau satiné laisse sa chevelure
Flotter au gré des vents dans l'air triste et glacé.
La tempête subie et l'ouragan passé,
Il verra resplendir des printemps éphémères ;
Mais bientôt, sous le coup des haches meurtrières,
Il tombera de haut pour aller dans le four
Dorer en pétillant le pain de chaque jour.

 

Le charme était heureux de croître fier et libre
Et de sentir couler dans sa veine, la fibre,
La sève indispensable aux chatons de ses fleurs.
Mais de trop de bonté naquirent ses douleurs :
Se pliant à la taille, annuelle torture,
Qu'il s'arrondisse en dôme ou s'allonge en bordure,
Géant domestiqué par la serpe vaincu,
Le charme est mort, et la charmille a survécu.

 

Le long de la rivière où tremble son image,
Au tranquille rêveur l'aune offre son ombrage
Qui verse tous les ans un peu plus de fraîcheur.
Il sert d'ancre et de tente au canot du pêcheur
Et se fait pardonner son orgueilleuse cime
En laissant aux troupeaux, pour pâture et pour dîme,
Des rameaux savoureux qui poussent assez bas
Pour qu'un agnelet puisse en faire ses repas.

 

 

Repoussant les bonheurs que le printemps apporte,
Insensible aux riants atours de son escorte,
Le tremble à l'éternel effroi s'est condamné.
Il ne mérite pas ce destin de damné :
Même sous le baiser de la brise clémente
Si ce désespéré frissonne et se lamente,
C'est qu'il vit sous le coup de l'affront d'autrefois,
Quand la croix de Jésus fut faite avec son bois.

 

 

Drapé dans son brillant manteau de feuilles vertes
Qu'à la prime saison cueillent des mains expertes,
Le mûrier, que le ciel avait si bien vêtu,
Se voit dévaliser sans en être abattu.
La tendre floraison qu'à cette heure il déploie
Engraissera des vers qui produiront la soie,
Et c'est faire une noble et rare charité
Que de vouloir encor embellir la beauté.

 

Au pays où l'amour fit tant souffrir Mireille,
L'olivier, généreux émule de la treille,
Se montre avare d'ombre et prodigue de fruits.
Il est modeste, car, pour bercer ses ennuis ;
Il lui suffit d'avoir un concert de cigales,
Lorsque le rossignol, aux odes triomphales,
Rehausserait encor la majesté des soirs
En chantant l'immortel fournisseur des pressoirs.

 

 

Le peuplier craintif, dont la feuille tremblante
Au moindre vent s'effare et tombe défaillante,
De sa désespérance inonde les chemins. 
Il semble ne songer qu'aux sombres lendemains,
Et ce clocher vivant, triste semeur d'angoisse,
Sans égards pour le pré qui forme sa paroisse,
En attendant l'hiver qui rôde aux alentours
Sonne le premier glas de nos derniers beaux jours.

 

Comme un ermite plein de mépris pour le monde,
Le cornouiller trapu goûte la paix profonde
Qu'exhalent à l'envi les bois environnants.
Il vieillit, à l'abri des dômes frissonnants,
Seul et fier de sentir battre sous son écorce
Un cœur où la bravoure allait puiser la force
Car, jadis, c'est à lui que les soldats romains
Prenaient le javelot si terrible en leurs mains.

 

Quand le deuil envahit les champs et les futaies,
Un arbre s'offre encor, chargé de rouges baies,
Aux pinsons étourdis comme aux merles siffleurs :
C'est le compatissant sorbier des oiseleurs.
A la grive étonnée il rappelle la vigne,
Aux autres passereaux, la cerise ou la guigne,
Et les régale tous si bien qu'à leur babil
Succède, en plein décembre, un gai refrain d'avril.

 

 

Sans un tressaillement dans ses branches amères,
Sur le bord des tombeaux où reposent nos mères
Le cyprès voit passer les plus grandes douleurs
Et sa maudite sève est faite de nos pleurs.
Toute chanson le fuit, pas un oiseau ne l'aime,
Et son ombre qui pèse au fossoyeur lui-même
Evoque la sinistre image de la mort
Et l'implacable horreur d'un Océan sans port.

 

Mais il est un ami que désolent nos plaintes,
Et sur ceux que le sort ravit à nos étreintes
Le saule pleureur veille et la nuit et le jour.
Vers la terre, qui prit à notre saint amour
L'aïeul aux cheveux blancs ou la vierge adorée,
Il ne pencherait pas sa ramure éplorée
Si, pareil à l'impie, il croyait fermement
Que notre âme est défunte et que son espoir ment.

 

 

 

Victor Nadal

La chanson rustique

A. Didier éditeur, 1901

 

 

 

 

 

 

Victor Nadal La chanson rustique