29 janvier 2013 2 29 /01 /janvier /2013 07:15

 

    Nous sommes à l'époque où l'on a l'habitude de « faire » son bois pour l'un des hivers futurs. La forêt est éloignée. On part pour toute la journée.

    Le froid du matin est vif. L'air troublé de brume manque de limpidité. Le soleil est morne. La marche réchauffe, en attendant que la hache, tout à l'heure, réchauffe mieux encore. On monte vers le sommet de la colline.

    À pied d'œuvre, dans le taillis au milieu des grandes fougères et des bruyères, sous les arbres, on est tout petits, comme des fourmis dans l'herbe sèche de la lande. On se croirait enfermé dans un espace qui finit où se borne la vue, c'est-à-dire aux arbres qu'on peut compter autour de soi. Et pourtant, par-delà cette barrière, on a l'impression d'habiter une immensité. On a la sensation à la fois du plus certain des finis et de l'espace sans limites.

    La taille et la multitude des arbres, la variété, l'abondance et l'exubérance de toute la flore qui se dresse autour de soi oppresse et rive au lieu où l'on se traîne, comme avec des bottes de plomb.

    Tandis que l'illimité dans lequel fouille le regard transporte dans un monde que l'imaginaire compose...

     Au travail.

    De la hache aiguisée, on entaille l'un des rejets de la cépée. L'arbre tressaille à chaque blessure nouvelle ; il frémit jusqu'à la cime, jusqu'à ses branches les plus élevées, qui se haussaient avec orgueil et plaisir au-dessus de la forêt, aspirant l'air libre, attendant la caresse prochaine du soleil.

    L'entaille s'élargit, s'approfondit. Les éclats volent alentour. La victime chancelle, s'incline, puis elle s'abat dans le fracas de ses membres cassés, et de tout ce qu'elle arrache ou blesse, en tombant, à ses compagnons encore debout pour un instant.

    On entend le commencement, la durée et la fin de la chute fatale, sur le sol feutré de feuilles, de mousse et d'humus. En tout, quelques secondes à peine. Et pourtant, comme il a paru long ce court instant !

    Un craquement, une plainte déchirante jetée aux alentours, un appel tragique aux voisins pris à témoin de la cruelle chose. Puis, la chute, plus longue, qui n'en finit pas, avalanche qui dévale, rafale d'ouragan, lamentable râle qui s'enfle et s'amplifie d'un moribond géant. Enfin, le heurt avec le sol de toute la longueur du cadavre couché, immobile dans la mort.

    On croirait la fin d'un immense et dernier soupir, répercuté au loin de vallon en vallon, de cime en cime, comme un glas, jusqu'aux confins de la forêt.

    Un silence total succède au fracas... Silence insupportable... On éprouve le besoin de parler...

   — Un de plus, lance une voix

   — Un de moins, répond une autre, en proie au même malaise silencieux.

 

 

 

J.-L. Vidal

La terre qui vit et qui chante

Les Éditions de la Salamandre

SG