3 avril 2013 3 03 /04 /avril /2013 06:12

 

      Doucement, doucement… Aïe, aïe ! Oh ! Attention... ! Six mois ! Vous vous rendez compte ! Six mois que je prends racine dans le Parc des Longues Allées ! Et maintenant, vous voilà !

      Enfin, vous ou d'autres, les humains se ressemblent tous tellement…

      « On s'arrache », dites-vous.

On s'arrache, c'est facile à dire. Les racines c'est fragile, c'est tendre, c'est délicat, vous ne vous rendez pas compte ! Ça ne s'arrache pas comme ça !

      Le premier soir, quand vous m'avez laissée, je vous ai attendus en faisant les cent pas. Vous vous souvenez ? C'était pour le festival de la Nouvelle ! Nous étions une dizaine d'auteurs venus des alentours pour participer à ces deux jours de fête. J'avais assisté à la représentation d’un conte africain, superbe, et je m'étais un peu éloignée pour faire un dernier tour entre les arbres avant d'aller me coucher. J'étais allée vers le fond du parc, là où se mêlent les odeurs de mousse et de champignons. Je me disais, le théâtre, ce devrait toujours être comme ça — une fête, une rencontre entre les arbres — je pensais aux amis qui n'avaient pas pu venir, à mon fils qui préparait son bac, au match de ping-pong que je devais disputer la semaine prochaine ... Et puis, petit à petit, le silence s'est fait en moi. Je ne pensais plus à rien. J'aime bien les arbres, depuis toujours. J'écoutais des frissonnements entre les feuilles, des craquements, par terre, dans les branches, partout... J'entendais des éclats de voix, un peu plus loin. J'ai dû m'endormir un peu. Quand je me suis réveillée, la lumière de la lune inondait la clairière. Il n'y avait plus personne qu'un chat qui a pris la fuite en me voyant. Je suis revenue vers l'entrée. Il n'y avait plus une voiture dans le parking, personne nulle part.

      Je me disais, ce n'est pas possible, ils n'ont pas pu partir sans moi. Ils vont s'en apercevoir, ils vont revenir me chercher...

      Au début j'ai pris ça très mal.

      Vous vous rendez compte. Avec tout ce que j'avais à faire ! C'est bien simple, j'ai cru devenir folle. Je faisais les cent pas le long de la pelouse. S’il ne revenait pas tout de suite, j’allais louper mon entraînement de ping-pong. Caroline allait penser que je m’étais dégonflée. C’est vrai qu’elle m’avait écrasée la semaine dernière avec ses services ultra liftés, qu’elle alternait irrégulièrement avec des services très forts, mais je ne suis pas le genre à me laisser décourager au moindre échec ! Qu’elle puisse le croire me mettait hors de moi ! Je devais participer à une lecture de poésie dans le XVIIIème arrondissement, à Paris, j'étais attendue dans des écoles, j'avais un rendez-vous avec le dentiste, une lessive à étendre, il fallait répondre à l'assurance, rapporter les livres à la bibliothèque, le répondeur, les messages allaient s'accumuler, le courrier s'entasserait sur mon bureau.

      Et mon fils, qu'allait faire mon fils si je ne rentrais pas ? Et son père, et ma mère et mes amis, mes amoureux et, et, et...

      À la fin, je me suis allongée dans l'herbe, complètement épuisée. J'avais dû faire au moins dix kilomètres rien qu'en allers-retours le long de la clairière déserte.

      Quand je me suis réveillée, j'avais des fourmis dans tout le côté droit. Du moins ai-je cru que c'était des fourmis, mais en réalité c'était déjà des radicelles... Alors je me suis installée confortablement, les pieds dans la terre. J'ai laissé le vent jouer dans mes cheveux. J'ai pensé que la bande du répondeur serait bientôt remplie. Que mon fils avait dû passer son épreuve de philo, que son père lui aurait dit : « Encore un coup de ta mère. Disparaître comme ça, sans rien dire, la veille de ton bac ! Ça ne m'étonne pas d'elle ! »

      Normalement une telle pensée aurait dû me mettre en colère, mais là, rien... Ou bien juste un léger frémissement, comme un rire de gorge, un trille...

      Il faisait jour et nuit et jour... Je découvrais la douceur de la pluie, ses mille doigts caressants, le goût délicieux dont elle parfumait la terre. Le vent aussi me révélait la douceur dont il était capable, et l'exquise violence de son étreinte. Il me pénétrait tout entière, se glissait entre mes branches, m'enveloppait, me chevauchait et m'abandonnait épuisée. Puis vint le soleil et je me sentis pousser des ailes, de petites ailes vertes qui se mirent à jouer avec le vent et multiplièrent la volupté de nos étreintes. Des oiseaux vinrent faire leur nid dans mes creux. Une question idiote me tourmenta pendant plusieurs lunes : saluaient-ils la mort de la nuit ou la naissance du jour, la mort du jour ou la naissance de la nuit ? Aube et crépuscule les faisaient également piaillants. J'aimais sentir contre mes feuilles l'air brassé de leurs cris. Avec le soleil vinrent les promeneurs. Aucun d'entre eux ne me prêta une attention particulière. Ils ne m'intéressaient pas non plus. Ils me paraissaient pâles et lointains... Vraiment, c'est à peine si je me souvenais avoir été un jour leur semblable. Les jours que j'avais tant aimé voir s'allonger me semblaient maintenant trop longs... J'attendais la nuit et sa fraîcheur. Mes feuilles me fatiguaient, bruissant à la moindre brise. Elles rougirent et tombèrent, je retrouvais avec joie le contact vigoureux de l'air sur mes branches allégées. Et les mille et une caresses de la pluie.

      Mais voilà que vous débarquez aujourd'hui, criant partout un nom que je croyais oublié de tous et de moi-même.

      Vous m'appelez et malgré moi, je vous réponds. Comment faire autrement ?

      Vous êtes venus me chercher, dites-vous. Mais pourquoi ? C'est trop tard, je ne suis plus un homme. Ni une femme. Juste...

Mon fils ? Mon fils... Il est là ?

      Voilà que ça me revient tout doucement, mon fils, mon roman, mon amoureux, le dentiste, le match de ping-pong… Oh là là !

      Mon fils a eu son bac ? Tant mieux, je suis bien contente.

      Et Pascal Roze a eu le prix Goncourt ?

      Ah, les examens, les prix, les concours, les matches... Quel travail ! Il a eu son bac... C'est bien, c'est très bien, mais qu'est-ce qu'il va faire maintenant ?

      Quel souci !

      J'étais plus tranquille en arbre… Le vent, la pluie, les oiseaux. Un arbre ne s'ennuie jamais. Il ne s'inquiète pas non plus. Ici, c'est bien pour un arbre. La région est humide, on ne souffre jamais de la soif. On est rarement seul. Toujours un courant d'air, des branches qui frémissent. Et puis on a la peau dure ! Les amoureux peuvent toujours graver leurs initiales sur notre tronc, c'est juste une chatouille.

      Mais pourquoi est-ce que vous venez me chercher maintenant ? C'est trop tard. Arbre je suis devenue, arbre je veux rester.

      Pour écrire… Mais pourquoi voulez-vous que j'écrive ? Il y a déjà tant d'écrivains. Tant de livres, toutes les semaines, dont on annonce la sortie dans les journaux, et tant d'autres dont on ne parle pas, et tant d'autres encore, qu'on ne publie pas. Tant de mots dans les livres, les journaux, qui s'accumulent, si vite, si nombreux... Tant et tant de récits. Tant d'invention, d'art, de travail, de jeu, de joie, de désir dans chaque livre. Chaque livre, tous les livres. Un livre sur l'autre. Les livres s'entassent. Les désirs avortent à peine nés, aussitôt remplacés par d'autres désirs pour d'autres livres. On ne lit plus les livres, on n'a plus le temps. On lit les comptes-rendus. Tout va trop vite.

      J'étais écrivain. C'est vrai, vous avez raison, je me souviens. J'étais écrivain, j'écrivais, des livres, des nouvelles, des poèmes. Je me demande bien pourquoi je faisais ça. Est-ce qu'il ne vaut pas mieux boire un café à une terrasse sans rien faire ou jouer à la belote avec des amis de toujours, découper des champignons en fines lamelles, relever, torse nu, des filets chargés de poissons frétillants, étendre du linge au soleil... Quand on est arbre, on n'a pas besoin de lire, on n'a pas besoin de courir, on n'a pas besoin de naviguer. On n'a pas besoin des hommes. Ce sont les hommes qui ont besoin des arbres. Pour faire du papier, des bateaux, des cercueils. Vous êtes sûrs que vous ne préférez pas que je reste un arbre ?

      Quand on est arbre, on n'a pas besoin de lire, on n'a pas besoin d'écrire ni de s’agiter, on n'a pas besoin de se faire de souci pour son enfant, on n'a pas besoin d'aimer, on a juste besoin de terre, d'air et d'eau. Et de lumière. On n'a pas peur de mourir.

      Pourquoi revenir me chercher maintenant ? Il fallait me laisser, avec mes racines et mon immobilité d'arbre.

 

 

 

Marie-Florence Ehret

                                          
SG