14 août 2013 3 14 /08 /août /2013 06:19

 

Manuel, après un long séjour à Cuba, retrouve son pays natal, Haïti, qui est accablé par la sécheresse.

 

     Manuel traversait le bois encore assombri et les branchages se penchaient sur le sentier bordé de cactus. Mais il se rappelait : après des détours et des croisements le chemin déboucherait dans le vallon resserré où Bien-Aimé avait autrefois défriché un morceau de terre à coton, et puis, par l'échancrure du morne, il monterait jusqu'à la source.

     Il débucha une compagnie de pintades qui s'envola bruyamment à travers un fourré de campêchers : « Je pourrais essayer d'en prendre à l'éperlin, mais les pintades, ça a plus de ruse que la tourterelle et l'ortolan.» Il se sentait plein d'allégresse, malgré la pensée obstinée qui le hantait. Il avait envie de chanter un salut aux arbres : « Plantes, ô mes plantes, je vous dis : honneur ; vous me répondrez : respect, pour que je puisse entrer. Vous êtes ma maison, vous êtes mon pays. Plantes, je dis : lianes de mes bois, je suis planté dans cette terre, je suis lié à cette terre. Plantes, ô mes plantes, je vous dis : honneur ; répondez-moi : respect, pour que je puisse passer. »

     Il avait repris ce pas allongé et presque négligent, mais qui a bonne allure, des nègres de la plaine, dégageant parfois sa route d'un coup de machette rapide et il chantonnait encore lorsqu'il arriva à une clairière.

 

 

 

 

Jacques Roumain

Gouverneurs de la rosée

Éditeurs français réunis, 1946

 

Poèmes et proses des Antilles

Bordas, 1979 

SG