13 octobre 2021 3 13 /10 /octobre /2021 18:20

 

                         LÉGENDE

 

 

       Le soir vient dans la forêt sombre,

       Sur les rameaux l’oiseau s’endort ;

       Mais un éclair a rayé l’ombre.

       Et le vent siffle avec effort.

       Soudain la forêt s’illumine

       D’une fantastique clarté :

       Un bûcheron à fière mine

       Apparaît, la hache au côté.

 

Hardi ! bûcheron, brandis ta cognée,

Et dans la forêt du temps féodal

Pour venger enfin la plèbe indignée,

Frappe sans pitié les arbres du mal !

 

      En passant auprès d’un grand chêne

      Le bûcheron s’incline et dit :

      « Le Peuple a su briser sa chaîne, »

      Et le pauvre n’est plus maudit. »

      Le chêne est l’arbre d’espérance,

      Droit et fier il peut se dresser ; »

      Mais c’est l’arbre de l’Ignorance * »

      Que je veux enfin renverser. »

 

      Le bûcheron s’arrête encore

      Devant un sapin tout en deuil,

      En disant : « Tu vois notre aurore »

      Et tu nous suis jusqu’au cercueil. »

      Mais dans son voyage éphémère, »

      Pour que l’homme ait plus de gaîté, »

      Il faut que l'arbre de Misère »

      Sans retard soit décapité. »

 

      Le bûcheron a fait son œuvre.

      Il sort joyeux de la forêt.

      En écrasant chaque couleuvre

      Qui, sous son pied puissant, paraît.

      Alerte il franchit la clairière ;

      Et puis, comme un bon ouvrier.

      Baigne son front dans la rivière,

      Et s’endort sous un peuplier.

 

Hardi ! bûcheron, brandis ta cognée,

Et dans la forêt du temps féodal

Pour venger enfin la plèbe indignée,

Frappe sans pitié les arbres du mal !

 

 

 

 

Hippolyte Ryon

Le Coup de feu : revue mensuelle,

politique, littéraire, artistique

septembre, 1885

SG