20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 07:21

 

Une nuit blanche à travailler,

il s'endormit avec le bruit régulier des machines.

Puis soudain, un bref cauchemar, celui d'une feuille d'arbre,

la dernière, au sommet du crâne, qui s'est tout à coup tuée,

envolée par le vent d'hiver, grillée par la froidure.

Il était dans un hiver absolu,

la dernière trace d'automne s'était évanouie.

Un hiver cérébral, un deuil sans mort,

puisque ses morts étaient morts depuis longtemps.

Une profonde tristesse, cependant une disponibilité certaine.

Les regards devenaient plus expressifs, même les moroses ;

aucun homme ne ressemble à son père,

toute les femmes sont aussi belles et tendres que sa mère.

La sève de son corps animal faisait pousser ses racines,

embellir ses feuilles,

ne donnait de lui qu'un fruit égrainé.

 

Les marronniers le fascinaient.

Il voulait en planter une forêt dans le Sertan,

faire parvenir jusqu'au paradis

des beaux marrons germés de forêts normandes.

Il lui fallait se renseigner quant à son comportement

dans les déserts tropicaux...

De Paris, il joignait un ami à Rio,

pour lui parler de son projet,

de sa création d'univers végétaux,

symboles de vie éternellement recommencée.

Tout avait changé depuis qu'il écrivait en rouge.

Des forêts sur des fleuves désertiques,

des marronniers dans la rocaille cuivrée par le soleil.

Le point bleu.

Le docteur, missionnaire du quotidien, était heureux ;

les filles l'aimaient.

« Mais elle est morte, ma mère, elle est morte ! ...»

Paix à leurs âmes...

 

Fred aimerait bien partir, avant de mourir.

Vivre dans un monde

autre que le monde de toute sa vie.

Quitter la ville et sa décadence agressive,

créer des forêts dans les déserts,

ses déserts boisés devenaient une obsession ;

la construction de la nature par l'homme,

la survie de son futur végétal, animal, peut-être humain.

Pour que le désert n'atteigne pas

le cœur de l'enfant qui sommeille.

 

La nuit maintenant, il écrivait dans le noir,

guidé par une 100 watts intérieure,

aveugle à sa création.

Il rêvait aussi le jour, enfermé dans des octets ;

avec ses yeux de rapace miaulant, il préparait un envol

d'ours poisson volant.

 

 

 

Olivier Manseau

Trilogie d'arrondissement

Éditions Les Poètes Français, 2001 

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