21 novembre 2011 1 21 /11 /novembre /2011 07:10
  

Innocent spectateur, ce matin de novembre

D'une exceptionnelle douceur,

Les pieds jusqu'aux chevilles dans les feuilles ratatinées

Qui ressemblent à des carapaces de sauterelles

Ou à de minuscules mains agrippant mes chaussures,

Je perçois des actions de grâce murmurées

Tandis que chaque feuille flotte vers le sol

Et frôle des esprits apparentés

Et, arrivée à terre, vient se poser

Dans un geste de pénitence collective

Qui fait penser aux corps en bâtonnets d'Auschwitz

Jetés en tas au fond de carrières humaines.

 

Frappés d'une terreur inexplicable,

Mes os tremblants refusent de bouger.

La paranoïa brouille ma vue.

Soudain, des svastikas jonchent la cour ;

Des graffitis nazis remplissent de sang ma cornée ;

Chaque feuille est un membre de la Gestapo

Informant les troupes d'assaut que je suis juif.

Puis ce sont de nouveau des feuilles, de simples feuilles.

Tandis que leur odeur de pourriture se dissipe,

Je crois presque, pour un instant,

Que c'est la saison naturelle, et pas une nouvelle horreur

Visant à dépouiller tout arbre généalogique de son feuillage.

 

 

 

 

Louis Daniel Brodsky

La terre avide suivi de

Vingt-quatre merles qui s'envolent

Traduit de l'anglais par Jean Lambert

Gallimard, 1992

SG