12 août 2013 1 12 /08 /août /2013 06:35

 

Si c'était le Printemps

       et que je tuais un homme

je le changerais en feuilles

et le pendrais à un arbre,

 

un arbre dans un bosquet

        sur l'ourlet d'une dune

où viendraient les petites bêtes

fuyant le soleil.

 

Le vent ferait de lui

        morceau d'un chant,

et la pluie s'accrocherait

comme des minuscules mondes de cristal

 

sur ses branches

        de ciels vert-feuille,

et il endurerait la danse

d'os fragile,

 

un effleurement d'ailes

        contre les cartes de ses artères

et apparaîtrait un drapeau de ventre jaune

annonçant l'orage en virée.

 

Ô ma victime,

        tu ferais croître ta saison

comme je ferais croître la mienne

sous le sortilège de la croissance,

 

un instrument

        du ciel bleu

un instrument du soleil

une paume sur les yeux splendides et sombres.

 

Quel langage entendra la ville

        à cause de ta mort,

angoisse explique

peine soulage.

 

Partout je vois

        le monde t'attendre

les plumes levées, des murs préparés

des mains cramponnées sur les cordes et les clés.

 

Et que vienne l'automne

        je ferais tournoyer un filet

entre ta hauteur et la terre

pour retenir tes membres cassants.

 

Dans les champs et les vergers

        ça tourne au Printemps

regardez les visages

groupés autour du mien.

 

Et j'entends

        l'irréfutable argument de la faim

chuchoté, parlé, hurlé,

mais jamais chanté.

 

Je tuerai un homme cette semaine

        avant que cette semaine ne soit partie

je le pendrai à un arbre

je verrai cette miséricorde accomplie.

 

 

 

 

Leonard Cohen

traduit de l'américain par J.C. Icart

Poèmes et chansons 2

Christian Bourgois Éditeur, 1978

 

 

 

                ♦ 

 

 

 

If it were Spring

 

 

If it were Spring

        and I killed a man,

I would change him to leaves

and hang him from a tree,

 

a tree in a grove

        at the edge of a dune,

where small beasts came

to flee the sun.

 

Wind would make him

        part of song,

and rain would cling

like tiny crystal worlds

 

upon his branch

        of leaf-green skies,

and he would bear the dance

of fragile bone,

 

brush of wings

        against his maps of arteries,

and turn up a yellow-stomached flag

to herald the touring storm.

 

O my victim,

        you would grow your season

as I grew mine,

under the spell of growth,

 

an instrument

        of the blue sky,

an instrument of the sun,

a palm above the dark, splendid eyes.

 

What language the city will hear

        because of your death,

anguish explain,

sorrow relieve.

 

Everywhere I see

        the world waiting you,

the pens raised, walls prepared,

hands hung above the strings and keys.

 

And come Autumn

        I will spin a net

between your height and earth

to hold your crisp parts.

 

In the fields and orchards

        it must be turning Spring,

look at the faces

clustered around mine.

 

And I hear

        the irrefutable argument of hunger

whispered, spoken, shouted,

but never sung.

 

I will kill a man this week ;

        before this week is gone

I will hang him to a tree,

I will see this mercy done. 

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