4 janvier 2012 3 04 /01 /janvier /2012 08:05

 

     Il y a un arbre dans le matin tout à coup que je ne peux plus regarder

     il y a un arbre tout à coup dans le jardin que je ne peux plus regarder

 

     c'est un cerisier sans cerises avec des centaines de bras nus qui se tendent

     des milliers de nœuds de cris d'aiguilles dans la chair du matin et je suis seul à les entendre

 

     seul avec mes ailes d'ange rabattues sur les yeux

    comme Icare au moment d'apprendre qu'il ne deviendra jamais vieux

 

     car j'ai voulu moi aussi toucher le ciel gris jusqu'au fond comme un noyé

     me laver le cœur une fois pour toutes, retrouver

     le vertige de naître entre les seins d'une femme quand tout est dit

     que le vin est tiré et que l'on a bu jusqu'à l'oubli

 

     il n'y a qu'à se laisser couler entre les larmes et la sueur

    c'en est fini désormais de tout recommencer, le dur commerce des jours et des heures

 

     et le souci de comment remettre son âme en entier dans la vieille carcasse de peau,

    le jeune homme d'hier comment le faire encore sauter dans sa  vie comme quand on enfourche sa moto

 

     si ce qu'il laisse derrière lui n'est rien d'autre que de la fumée

     alors qu'il y a cet arbre noir tout à coup dans le jardin que je ne peux plus regarder

 

     cet arbre pareil à cent mille autres à la proue de l'hiver

     et tout autour ce qu'on voit c'est la boue étale et ce n'est pas la mer

 

     avec ses grandes routes à l'aventure de vivre qui s'en vont

     ses mines à ciel ouvert où la pluie se rhabille de frais et l'horizon 

     comme une fille qui s'abandonne à la fin du bal

     se couche par terre dans sa robe et reçoit la lune qui s'emballe.

 

     Mon Dieu, tout ce qui m'entoure ce matin dans la complicité des fenêtres          

    ces mots qui me sortent de partout avant que j'aie pu en connaître

 

     toute cette lyre au galop d'un bord à l'autre de mon crâne et le grelot de la pluie sur le toit

     tout cela

 

     pour dire qu'il y a un arbre dans le jardin

     un arbre tout ce qu'il y a de plus arbre avec son plein

 

     de douleurs et d'espérances ces branches mortes ou vives on verra au printemps leur portée

     un arbre tout à coup dans le matin que je ne peux plus regarder

 

     sans voir ce visage comme une cerise affolée d'être seule et pendue là-haut

    dans ce gris de tous côtés pareil à une échauffourée de moineaux

 

     ce visage tristement qui ne cesse de sourire et qui appelle

     et c'est la corne de brume pour le naufragé qui s'enfonce c'est la première hirondelle

 

     contre la vitre de l'hôpital qui s'écrase et l'hiver du malade recommence

     à piétiner en rond dans son ombre qui penche

 

     comme cet arbre dans le jardin tout à coup que je ne peux plus regarder

    cet arbre dans le matin où tout ce qui me fuit ne cesse de grimper.

 

 

 

 

Guy Goffette

L'adieu aux lisières

Gallimard, 2007 

SG