14 septembre 2018 5 14 /09 /septembre /2018 07:00

 

     Les arbres. Dès que j'ouvre les yeux, je me tourne vers la fenêtre pour m'assurer de leur présence.

     Devant moi, une rangée d'érables. Plus loin, un rideau de chênes, de trembles et de frênes. Ici et là, quelques bouleaux. Plus loin encore, épars, des arbres gigantesques : platanes, cèdres, épicéas.

     Des sapins cachent la voie ferrée, mais quand passe la micheline, quelle que soit la saison, on voit distinctement les voitures rouges et bleues.

     Avenue des Tilleuls, rue des Sittelles, ruelle des Scabieuses, sentier des Chatons, route Blanche, chemin du Trismégiste : telles sont mes voies de prédilection, tel est mon périmètre (mais, à vrai dire, je me situe — je me découvre — toujours un peu ailleurs).

 

     Sous les hêtres, un homme chenu de grande taille promène un petit chien noir.

     Les arbres existent depuis près de quatre cent millions d'années.

     L'oiseau qui plane semble immobile.

     J'habite au deuxième, au bout de l'aile occidentale.

 

     Les arbres tempèrent les effets du soleil, du vent, de la pluie (de tout ce qui tombe du ciel), hébergent les oiseaux, nourrissent les écureuils, font le bonheur de toutes sortes d'insectes.

     Sur l'emplacement de jeu, une fillette se balance. Une autre, à croupetons, caresse un chat.

     Les bâtiments s'inscrivent entre les zones plantées d'arbres. Ce sont des chênes.

     Beaucoup de locataires possèdent un chien qu'ils promènent mécaniquement, selon des horaires et des parcours qui leur sont propres. Mais, par la force des choses, certains font halte en même temps, au même endroit, s'assoient sur le même banc et, bravant la loi municipale, laissent courir leur bête en liberté. Une liberté qu'ils semblent savourer comme si c'était la leur : muets, radieux, ils jouent avec la laisse, l'enroulent, la déroulent, la suspendent à leur cou, ou encore la font tournoyer au-dessus de leur tête comme un lance-pierres.

     L'avenue des Tilleuls traverse le quartier des petits propriétaires. Rectiligne. On n'en voit pas le bout.

     La rue des Sittelles est éventrée dans toute sa longueur.

     J'ai habité naguère à la ruelle des Scabieuses.

     Le sentier des Chatons suit le cours sinueux de ce qui semble n'être qu'un ruisseau mais dont les crues peuvent être redoutables.

     Duveteuses, plutôt rondes, les feuilles du tilleul se terminent par une courte pointe conique.

     La sittelle hante les bois de haute futaie (feuillus et résineux), mais on en trouve en grand nombre dans les jardins, près des maisons.

 

     Le portable à l'oreille, une jeune femme traverse la pelouse en riant aux éclats.

     Les forsythias viennent d'éclore.

     Je me promène volontiers sous les arbres, hors des sentiers battus. Comme les chats.

     Les fleurs de la scabieuse sont blanches, bleues ou mauves. Longue tige, capitule aplati.

     Un certain nombre d'habitants se retranchent derrière les murailles de thuyas, mais la plupart ont élu domicile dans l'Ensemble résidentiel.

     La dernière micheline passe à la nuit tombante.

 

     Avenue des Tilleuls : revêtu d'un training turquoise, un gros homme chauve fait semblant de courir. Les éboueurs poursuivent leur travail. Pigeons et corneilles se disputent les restes.

     Très antérieur au chien, le chat a fait son apparition il y a des millions d'années. Il devait avoir la taille d'un lynx. Ses canines étaient beaucoup plus développées. Son cerveau, plus petit.

     Nombre d'habitants hébergent un ou plusieurs chats.

 

     Contrairement aux plantes herbacées, les arbres ne cessent de croître au fil des ans, des décennies, des siècles.

     Claudicante, la veuve de l'entresol longe la voie ferrée, comme chaque matin, à la même heure.

     Les sittelles adorent les graines de tournesol, nidifient dans les troncs creux, aménagent leur nid avec des débris de pin et des feuilles sèches, qu'elles amalgament au moyen d'un mélange d'argile et de salive. Leurs petits apprennent vite à dénicher des araignées dans les fissures de l'écorce d'un tronc.

     Les tilleuls fleurissent à l'approche de l'été.

     Vous connaissez mes goûts.

     Je crois savoir vos craintes. Vos désirs.

     Vous connaissez le chemin.

 

     Il ne m'est pas moins difficile de parler de vous (de moi) que de décrire un arbre, une fleur, un chat ou un oiseau. 

 

 

 

 

Vahé Godel

Le sentiment de la nature

Cadex, 2002

SG