19 mars 2011 6 19 /03 /mars /2011 12:51

 

Comme derrière elle-même va cette ligne

qui se poursuit dans les limites horizontales

et dans l'occident toujours fugitif

où elle se cherche se dissipe

 

- comme cette même ligne

par le regard levée

change toutes ses lettres

en une colonne diaphane

résolue en une non touchée

ni entendue ni vue mais pensée

fleur de voyelles

et de consonnes

 

- comme cette ligne qui n'en finit pas de s'écrire

et avant de se consumer se redresse

sans cesser de s'écouler mais vers le haut :

 

les quatre peupliers.

 

                               Aspirés

par la hauteur vide et là en bas,

dans une flaque faite ciel, dupliquée,

les quatre sont un seul peuplier

et ils n'en sont aucun.

 

                              Derrière, frondaisons en flammes

qui s'éteignent - le soir à la dérive -

d'autres peupliers déjà haillons spectraux

interminablement ondulent

interminablement immobiles.

 

Le jaune glisse vers le rose,

la nuit dans le violet s'insinue.

 

Entre le ciel et l'eau

il y a une frange bleue et verte :

soleil et plantes aquatiques,

calligraphie ardente

écrite par le vent.

C'est un reflet suspendu dans un autre.

 

Passages  : palpitations de l'instant.

Le monde perd corps,

il est une apparition, il est quatre peupliers,

quatre mélodies mauves.

 

De fragiles branches grimpent par les troncs.

Elles sont un peu de lumière avec un peu de vent.

Va-et-vient immobile. Avec les yeux

je les entends murmurer des paroles d'air.

 

Le silence s'en va avec le fleuve,

revient avec le ciel.

 

Réel est ce que je vois :

quatre peupliers sans poids

plantés sur un vertige.

Une fixité qui se précipite

vers le bas, vers le haut,

vers l'eau du ciel dormante

en un svelte effort sans dénouement

pendant que le monde lève l'ancre vers l'obscur.

 

Pulsation de clartés dernières :

quinze minutes assiégées

que Claude Monet voit d'une barque.

 

Dans l'eau s'abîme le ciel,

en elle-même l'eau fait naufrage,

le peuplier est un coup de feu bleu :

ce monde n'est pas solide.

 

Entre être et ne pas être titube l'herbe,

les éléments s'allègent,

les contours s'estompent,

moires, reflets, réverbérations,

scintillements de formes et présences,

brume d'images, éclipses;

nous sommes ce que je vois : miroitements.

 

              

                                                    (Traduit par Frédéric Magne)

 

 

 

Octavio Paz

L'arbre parle

Gallimard

 

 

 

Claude Monet Les quatre peupliers 

 

   Claude Monet

   Les quatre peupliers

   Metropolitan Museum of Art

   New York

SG