20 mai 2011 5 20 /05 /mai /2011 18:05

 

(À la mémoire d'Antonio Machado)

... et pour l'entendre

les saules s'inclinèrent vers la rive.

Pedro de Espinosa

... peupliers des bords du Duero

vous m'accompagnez, mon coeur vous emporte !

Antonio Machado

 

 

 

                    1

 

Suis allé voir les peupliers.

 

La terre fuyait en tremblant.

La terre, disloquée.

 

Je ne vis qu'ossements

éparpillés.

 

Vous absents, se peut-il,

peupliers ?

 

On entendait

changer de forme la planète.

Se détacher

de son écorce chiffonnée,

jaunie

par ceux, déjà défunts, qui la peuplèrent.

 

Peupliers,

vous rieurs, se peut-il ?

 

L'ombre, toujours

L'ombre a cédé les clefs du feu.

Triste malheur que de brûler

alors que les fleuves propagent

leur horreur en feu jusqu'aux mers.

 

Suis allé voir les peupliers.

( Personne. )

 

 

                    2

 

Maintenant je me sens léger,

comme vous autres, maintenant

que je suis tout chargé de morts.

 

Je vais grandir, je vais monter.

Oui, je vais escalader

maintenant que j'ai mille ans.

 

Retenez-moi, car je m'élève !

Arrêtez-moi : je vous atteins !

 

Ne me laissez pas - dans le vent -

regarder en bas.

 

 

 

 

Rafael Alberti

D'Espagne et d'ailleurs

(poèmes d'une vie)

Traduit de l'espagnol par Claude Couffon

Le Temps des Cerises, 1998

SG