28 juillet 2011 4 28 /07 /juillet /2011 07:49

 

 

                             

«Selvas (...)

(...) viene a ser mi voz

Alma de vuestro silencio.»

 

                       Lope de Vega

  

 

Voici donc venir la consolation des arbres, l'odeur de l'ombre,

      l'épanouissement de la profondeur, l'ombre qui s'ouvre

et se change en lumière,

la lumière parfumée d'ombre, l'intimité de l'ouverture, l'âme

      épanouie dans sa distance,

nourrie, retrouvée, retournée en elle-même, aux sources de

      l'immense, à même l'intimité de l'ombre,

à l'intérieur du clair-obscur qui est notre plus profond jour.

Ici commence le passage perpétuel, le franchissement de

      mouvantes frontières

comme un soudain changement de règne — sans que bougent

      les apparences.

Entre deux lambeaux de soleil un versant de fraîcheur aspire

      notre visage, une fraîcheur autre que celle de la nuit se

      propage,

une buée de source mêlée à l'odeur des sapins,

une fraîcheur crue et balsamique,

appuiement de paume sur la nuque, étreinte rousse,

mais aussi contact de la limpidité, comme ce coin de fraîcheur

      sur la joue de l'oreiller, après la nuit en sueur,

l'odeur si neuve de bourgeons et d'aube bleue,

moins qu'une odeur, le pressentiment d'un souffle sur notre joue

      rugueuse,

moins qu'une haleine, l'idée de la fraîcheur, l'empreinte d'une

      autre vie,

et l'air s'élargit au loin, se remplit de murmures et de

      frémissements,

la substance du monde gonfle notre poitrine, descend les rivières

      du sang,

baigne nos plus lointaines, nos plus fines racines.

Nous habitons enfin la rumeur, tout notre corps rempli d'une

      parole délicate et nombreuse,

une confidence ombrée de jour et de bonté.

Un craquement universel nous cerne de silence, et protège,

      propage le silence

que chacun de nos pas entraîne et prolonge.

La force se change en floraison, se dissimule dans un jaillissement

      immobile,

tout respire dans la profondeur, bien que rien ne soit caché,

tout repose dans l'adoration de la paix.

Les branches, les feuilles, les écorces, les racines, les mousses,

      les rayons

sont offerts et voilés, disponibles, ouverts dans un éloignement

      désirable,

      retirés, rassemblés, recueillis, recouverts.

Les courants d'ombre, les traînées de soleil nous atteignent de

      côté, touchent nos tempes,

se proposent à demi, se dérobent de justesse, nous évitent au

      passage, sans nous fuir,

chaque espace livré sans surprise, dans l'évidence de la possession

      et de l'amour,

bien qu'éloigné de lui-même, le visage détourné, tourné vers

      ailleurs,

vers un envers des feuilles, dirait-on, vers l'ailleurs de l'heure

      sombre et dorée.

Les visibles ouvrent leur absence avec la tranquillité de l'évidence.

Rien n'est à voir si ce n'est l'émerveillement des yeux grands

      ouverts à l'odeur de la plus lointaine feuille transpirante,

au sein du vitrail et de la ruche qui se transforment sans bouger.

Ici est la maison fermée, au cœur le la transparence,

non point fermée mais poreuse, et dont les murs reculent derrière

      une ombre de lumière,

non point clôture, mais ouverture, dilatation de l'esprit, repos

      murmurant une invite au départ,

marche empruntée à l'andante du sommeil,

à travers l'éventail des rayons, la queue ocellée des feuillages,

pareil à un paon dans la pénombre,

foisonnement de l'obscur.

La forêt dressée, attentive, présente.

Et toujours un nouveau règne, l'entrée soudaine (tel un changement

      de corps)

dans une colonne de tiédeur qui saisit notre visage avec des mains

      d'amante,

le pays de la douceur apprise en cette profondeur fermée par

      l'odeur du paradis,

où notre âme plombée apprend combien elle est aérienne, faite

      pour la danse et le bond délié,

pour l'abandon, la remise, l'allongement, l'envol, l'immobilité,

le bonheur d'être toute enveloppée, prise — par des mains qui

      tremblent de ne pas être assez aimantes,

pénétrée par la joie même de la douceur,

une tiédeur où l'or et l'ombre, l'ombre d'un vert doré recompose

      une antique demeure

que nous n'avons jamais quittée,

sans nulle mollesse ou alanguissement, à cause de cette pointe

      exquise,

une allégresse, une vacance, un bondissement d'enfance,

oui, les anciennes, les premières vacances sur le sable du monde,

      rayées d'appels aussi blancs que les mouettes,

dans le ciel qui n'a pas de fin, pendant que le murmure vermeil

      de la mer remplit jusqu'au bord la coupe de l'origine.

Le vent passe très haut sur les cimes, recommence, se souvient

      sans cesse de la rumeur,

annonce l'Océan du dernier jour.

En passant sous une branche l'âme une fois encore change de

      règne, retrouve la fraîcheur,

et hors de l'abri sans mémoire est lancée dans l'arrachement et

      l'âcreté des départs.

La flûte fraîche tire entre les troncs notre désir de l'eau, nous

      entraîne dans le neuf, le tirement du cœur,

quand nos yeux se jettent au loin, courent en avant, se dépassent

      eux-mêmes,

abandonnent le corps sur place, se jettent à l'inextricable, partir !

      partir !

Mais il n'y a rien à voir au loin, tout est là, tout est proche,

      adorable de proximité,

inépuisable, impalpable parmi ces bouquets de lueurs,

entre les troncs filant au ciel  ou tordus sur eux-mêmes, serrés

      l'un contre l'autre, et qui s'écartent sans hâte

pour ne montrer par hasard qu'une écharpe de parfum.

Les formes se changent en froissements, les froissements ont la

      forme des ombres

modelées par les rais d'un crépuscule toujours vert qui ne veut

      rien transfigurer ou abolir.

Il est si facile d'accueillir, de recevoir,

l'âme découvre avec bonheur combien elle est heureuse de

      recevoir,

de passer sans retenir, de recevoir sans nul désir, au-delà de tout

      désir,

avec une si profuse abondance

que tout désir est dissipé.

Un si long temps pour découvrir, un si long temps fut nécessaire,

      que le clair-obscur était notre lumière

et que nous pouvions entrevoir, voir entre les choses,

que le rien de la lumière se laissait voir du côté de son ombre,

que la rencontre était passage, glissement parmi deux lueurs

      ombrées de désir,

pénétration comme du corps entre deux arbres, deux fourrés,

comme du regard dans le regard,

abandon dans l'ouverture.

Etouffé, retenu, le chant des oiseaux n'est que l'écho de la matière

      des feuillages.

Un craquement derrière nous (devant nous ?), des pas nous suivent,

      nous devancent, s'arrêtent,

nul ne veut nous surprendre.

Nous sommes accompagnés.

Un merle insiste, au sein de la tranquillité. Un coucou blotti dans

      l'éloignement efface à jamais la distance.

Rien ne finit. Le commencement est là.

C'était donc vrai, le clair-obscur était notre lumière. Rien ne fut

      ni montré ni caché.

Une simple présence entre les apparences.

 

 

Ô saison du long jour, apprends-nous vers le soir le langage de

      la forêt, le passage parmi les troncs qui détournent leur visage,

cette longue phrase insinuée qui ne veut rien apprendre à

      personne,

transmet avec patience un secret remis,

une confidence à la dimension de l'univers, à la mesure de l'intimité

      de l'âme.

La consolation des arbres, vers le soir. 

 

 

 

 

Jean Mambrino

La saison du monde

José Corti, 1986

SG