8 avril 2011 5 08 /04 /avril /2011 06:47

 

Ah ! de tout ce que je connais

et reconnais,

entre toutes les choses

c'est le bois

mon meilleur ami.

Je porte par le monde

sur mon corps, mes vêtements,

un arôme

de scierie,

une odeur de plante rouge.

Ma poitrine, mes sens

se sont imprégnés,

dans mon enfance,

d'arbres tombant,

de grands bois pleins

de future construction.

J'ai entendu frapper

le gigantesque

alerce,

le haut laurier de quarante mètres.

La hache et les reins

du bûcheron minuscule

soudain picotent

sa colonne arrogante,

l'homme est vainqueur, tombe

la colonne d'arôme,

la terre tremble, un tonnerre

sourd, un noir sanglot

de racines, et alors

une vague

d'odeurs forestières

a inondé mes sens.

C'était dans mon enfance, c'était sur

la terre humide, loin

dans les forêts du sud,

dans les odorants et verts

archipels,

avec moi

naissaient des poutres,

des traverses,

épaisses comme le fer,

des planches

minces et sonores.

La scie grinçait

en chantant

ses amours d'acier,

son fil aigu hurlait

le lamento métallique

de la scie coupant

le pain de la forêt,

comme mère en travail,

donnant le jour en pleine

lumière

et la forêt

déchirant les entrailles

de la nature,

mettant bas

des châteaux de bois,

des demeures pour l'homme,

des écoles, des cercueils,

des tables, des manches de hache.

Tout

là-bas dans la forêt

dormait

sous les feuilles mouillées,

voilà

qu'un homme

commence,

tordant la taille

et levant la hache

à picoter la pure

solennité de l'arbre

et celui-ci

tombe,

tonnerre et senteur tombent

pour que d'eux naissant

la construction, la forme,

l'édifice,

des mains de l'homme.

Je te connais, je t'aime,

je t'ai vu naître, bois.

Aussi,

si je te touche

tu me réponds

comme un cœur aimé,

tu me montres

tes yeux et tes fibres,

tes nœuds, tes taches,

tes veines

comme des rivières immobiles.

Je sais

ce qu'ils

ont chanté

avec la voix du vent,

j'entends

la nuit de tempête,

le galop

du cheval dans la forêt,

je te touche et tu t'ouvres

comme une rose sèche

qui pour moi seul ressusciterait

me donnant

un arôme et un feu

qui semblaient morts.

Sous

la peinture sordide

je devine tes pores,

étouffé tu m'appelles

et je t'entends,

je sens

se secouer

les arbres

qui dominèrent mon enfance,

je vois

sortir de toi

comme un vol d'océan

et de colombes,

les ailes des livres,

le papier

de demain,

pour l'homme

le papier pur pour l'homme pur,

qui existera demain

et qui aujourd'hui naît

dans un bruit de scie,

dans un déchirement

de lumière, de sons, de sang.

C'est la scierie

du temps,

tombe

la forêt obscure, obscur

l'homme

naît,

tombent les feuilles noires

et le tonnerre nous opprime,

parlent en même temps

la mort et la vie,

comme un violon s'élève

le chant ou le lamento

de la scie dans la forêt,

et ainsi naît et commence

le bois,

pour parcourir le monde

jusqu'à être le silencieux constructeur

coupé et perforé par le fer,

souffrir et protéger

en construisant

la demeure

où chaque jour

se retrouveront l'homme, la femme

et la vie.

 

 

 

 

Pablo Neruda

Odes élémentaires

Traduit de l'espagnol par Jean-Francis Reille

Gallimard, 1989

SG