25 juillet 2012 3 25 /07 /juillet /2012 06:32

 

Les ormes sont les gardiens

Des vieilles routes de France,

Pour ces aïeux, ces doyens,

Ayons quelque déférence.

 

L'orage acharné contre eux

Leur a fait bien des blessures :

Ils ont des goitres nombreux,

Des crevasses, des fissures ;

 

Des broussailles à leurs pieds

Embarrassent de verdure

Ces géants estropiés

Dont l'écorce est encor dure.

 

Quant à leur âge : on s'y perd !

Sur eux plus d'un siècle pèse :

Ils ont vu mourir Colbert ;

Ils ont vu Quatre-vingt-treize.

 

S'agrafant sur les talus,

Ils demeurent à leur poste,

Cherchant s'ils n'entendront plus

Rouler les chaises de poste.

 

Ils regardent les travaux

Exécutés dans la plaine,

Pendant que les lourds chevaux

Près d'eux reprennent haleine.

 

Leurs ombres sur le pavé

Rompent les lignes trop blanches ;

Plus d'un marcheur a trouvé

Un bon siège sous leurs branches.

 

Les maraîchers, les laitiers

Devant eux passent par troupe,

Défilent des soirs entiers

Après l'heure de la soupe :

 

Les ormes savent leurs noms,

Et vers la ville voisine

Ils suivent ces compagnons

Dormant dans la limousine.

 

Mais le sort leur fut cruel :

Depuis la guerre perfide,

Beaucoup manquent à l'appel

Et plus d'une place est vide.

 

Car beaucoup sont morts, contrits,

Malgré leur noblesse ancienne,

D'avoir guidé vers Paris

Quelque avant-garde prussienne.

 

 

 

 

Léon Duvauchel

Poésies (1869-1902)

A. Lemerre, 1905

 

 

 

 

 

 

 

Lalanne Maxime 

 

Maxime Lalanne

Les ormeaux de Cenon

Eau-forte, 1872

Musée des Beaux-Arts, Bordeaux

SG