27 avril 2010 2 27 /04 /avril /2010 19:30

 

Ecoute-moi, les poètes lauréats

se meuvent seulement parmi les plantes

aux noms peu usités :

buis, troènes ou acanthes.

 

Quant à moi, j'aime les chemins qui aboutissent

aux fossés herbeux où dans des bourbiers

à demi asséchés, les enfants attrapent

quelques chétives anguilles :

les ruelles qui longent les talus

descendent parmi les touffes des roseaux

et dominent les potagers, les citronniers.

 

Tant mieux si le tintamarre des oiseaux

s'éteint, englouti par l'azur :

plus nets se perçoivent le chuchotement

des branches amies dans l'air quasiment immobile

et le goût de cette odeur

qui ne sait se détacher de la terre

et inonde le cœur d'une douceur inquiète.

Ici par miracle la guerre se tait

de nos passions un moment écartées,

ici, nous aussi touchons notre part de richesse, nous, les pauvres,

et c'est l'odeur des citronniers.

 

Vois-tu, dans ces silences où les choses

s'abandonnent et semblent prêtes

à trahir leur ultime secret,

parfois on s'attend à découvrir un défaut de la nature,

le point mort du monde, le chaînon qui ne tient pas,

le fil à débrouiller qui enfin nous conduirait

au centre d'une vérité.

Le regard scrute tout autour,

l'esprit cherche, rapproche, sépare

au milieu du parfum qui s'étale

à mesure que le jour languit.

Ce sont les silences où l'on voit

dans toute ombre humaine qui s'éloigne

quelque Divinité surprise :

 

Mais l'illusion cesse et l'heure nous ramène

dans les villes bruyantes où l'azur ne se montre

que par morceaux, là-haut, entre les cimaises.

La pluie ensuite fatigue la terre ; l'ennui

de l'hiver s'épaissit sur les maisons,

la lumière se fait avare - amère l'âme.

Un jour vient où, par-delà un portail mal fermé,

entre les arbres d'une cour,

se montre le jaune des citrons ;

la glace de notre cœur alors se dissout,

et, en pleine poitrine, nous déverse

leurs chansons

les trompettes d'or du soleil.

 

 

Eugenio Montale

Os de seiche

Gallimard 

SG