4 septembre 2013 3 04 /09 /septembre /2013 07:13

 

                                         Il Re Travicello       

 

Face au roi Soliveau,

Qui échut aux grenouilles,

Je tire mon chapeau

Et fléchis le genou ;

Déclarant à mon tour

Qu'il leur tomba du ciel :

Combien commode et beau

Est mon roi Soliveau !

 

Il chut dans son royaume

En menant grand fracas ;

Car les têtes de bois

Toujours font du tapage :

Mais bientôt il se tut ;

Et flottant sur les eaux

Il resta tout nigaud

Notre roi Soliveau.

 

De tout le marécage,

On vint voir ce machin :

« C'est là le souverain

Qui faisait si grand bruit ?» 

Coassait-on partout.

« C'est pour être sifflé

Que fait pareil bordel

Ce grand roi Soliveau ?»

 

« Donc ce tronc raboté

Portera la couronne ?

Ou Jupin s'est trompé

Ou bien il nous couillonne :

Expulsons au plus tôt

Un roi aussi stupide ;

Qu'on renvoie en appel

Le dit roi Soliveau.» 

 

Silence, taisez-vous !

Et laissez le royaume

Ô bêtes que vous êtes,

À ce roi fait de bois.

Il ne vous gruge point,

Il vous laisse chanter ;

Point d'horrible massacre

Sous un roi Soliveau.

 

Doucement, au palais,

Emporté par le vent,

Il ballotte, et il flotte ;

Et jamais dans l'Etat

Ne pêche jusqu'au fond :

Ô science du monde !

Quelle sage cervelle

Que ce roi Soliveau !

 

Quand il veut au hasard

Dans l'eau plonger le chef,

Il reparaît bientôt,

Léger à la surface,

Comme l'instant d'avant.

Appelez-le Altesse,

Cela sied à merveille

À ce roi Soliveau.

 

Voulez-vous qu'un serpent

Trouble votre sommeil ?

Dormez donc satisfaites,

Là-bas dans votre boue,

Ô bêtes sans défense :

Pour qui n'a pas de dents

Est fait à sa mesure

Un tel roi Soliveau.

 

Un peuple comblé par

Tant d'heureuses fortunes

Peut bien se dispenser

D'avoir le sens commun.

Ah ! quel peuple parfait,

Et quel prince solide,

Quel sacro-saint modèle

Que ce roi Soliveau ! 

  Al Re Travicello

Piovuto ai ranocchi,

Mi levo il cappello

E piego i ginocchi ;

Lo predico anch’io

Cascato da Dio :

Oh comodo, oh bello

Un Re Travicello !

 

Calò nel suo regno

Con molto fracasso ;

Le teste di legno

Fan sempre del chiasso :

Ma subito tacque,

E al sommo dell’acque

Rimase un corbello

Il Re Travicello.

 

Da tutto il pantano

Veduto quel coso,

« È questo il Sovrano

Così rumoroso ?

S’udì gracidare.

« Per farsi fischiare

Fa tanto bordello

Un Re Travicello ?

 

« Un tronco piallato  

Avrà la corona?

O Giove ha sbagliato,

Oppur ci minchiona :

Sia dato lo sfratto

Al Re mentecatto,

Si mandi in appello

Il Re Travicello.»

 

Tacete, tacete ;

Lasciate il reame,

O bestie che siete,

A un Re di legname.

Non tira a pelare,

Vi lascia cantare,

Non apre macello

Un Re Travicello.

 

Là là per la reggia

Dal vento portato,

Tentenna, galleggia,

E mai dello Stato

Non pesca nel fondo :

Che scienza di mondo !

Che Re di cervello

È un Re Travicello !

 

Se a caso s’adopra

D’intingere il capo,

Vedete? di sopra

Lo porta daccapo

La sua leggerezza.

Chiamatelo Altezza,

Chè torna a capello

A un Re Travicello.

 

Volete il serpente

Che il sonno vi scuota ?

Dormite contente

Costì nella mota,

O bestie impotenti :

Per chi non ha denti,

È fatto a pennello

Un Re Travicello !

 

Un popolo pieno

Di tante fortune,

Può farne di meno

Del senso comune.

Che popolo ammodo,

Che Principe sodo,

Che santo modello

Un Re Travicello !

 

 

 

 

Giuseppe Giusti

Traduction de Danielle Boillet

Anthologie bilingue de la poésie italienne

Gallimard, 1994 

commentaires